Entretien avec Felwine Sarr – École du soir

 

L’état alarmant du monde contemporain ouvre à beaucoup d’interrogations, à beaucoup d’enjeux. Pourquoi avoir choisi, dans le contexte actuel, de concentrer l’invitation intellectuelle du Centre Pompidou et du Festival d’Automne sur la question des vies communes ? Qu’entendez-vous par là ? 


Felwine Sarr : La guerre et la destruction ont fait un retour fracassant sur la scène du monde. Un nouvel ordre mondial fondé sur la force et la brutalité semble se dessiner. Comment ne pas partager le sentiment de Camus, lorsqu’il disait que la mission de sa génération n’était pas d’édifier un monde rêvé, mais d’empêcher que le monde se défasse ? La question qui nous occupe et qui est récurrente et ancienne est celle de faire monde commun qu’elle que soit l’échelle envisagée du monde. Comment faire en sorte que les humains vivent ensemble sur terre, qu’ils aient tous et toutes un droit à la vie, à la liberté et à l’épanouissement et que ces droits soient respectés ? Malgré les violences et l’obscurité des temps que nous vivons nous ne pouvons renoncer à l’aspiration d’une vie commune à l’échelle planétaire. Celle-ci nécessite un travail sans relâche pour construire les fondements éthiques et politiques de la mutualité. Œuvrer à une Equité et à une Justice économique, politique, écologique, culturelle, globale. Garantir la sécurité et les droits fondamentaux des humains à l’échelle planétaire. Œuvrer à la constitution d’une communauté humaine la plus élargie possible fondée sur la reconnaissance mutuelle et le soin sont des enjeux de la vie commune. 

La première grande rencontre de ce programme revient sur la question d’un « cosmopolitisme de l’hospitalité », au cours d’un dialogue public exceptionnel avec la philosophe Judith Butler (précédente invitée intellectuelle du Centre Pompidou en 2023-2024). 
À ce sujet, vous mettez en avant le terme d’ « hospitalité ». 
Que signifie pour vous ce terme ? 


FS : L’hospitalité a souvent été pensée comme une obligation nichée au cœur des pratiques des sociétés humaines, d’accueillir celui qui vient et que l’on nomme l’étranger. Celles-ci en ont fait un problème éthique. La question à laquelle j’aimerai réfléchir avec Judith Butler est comment passer de l’injonction éthique du devoir d’hospitalité à un droit à l’hospitalité. Comment passer de la faveur (ou de la culture), au droit, en instituant un principe pragmatique qui relèverait de ce que j’appelle une cosmopolitique de l’hospitalité. Celle-ci pourrait constituer une réponse aux impasses des politiques migratoires d’un monde, qui fait inexorablement l’expérience de sa condition cosmopolite. La majeure partie des humains souhaitent faire-monde. L’humanité est une et plurielle et vivre ne peut se faire qu’au milieu des humains, mais à condition d’y être reconnu et accepté par ces derniers. Pour élaborer un espace social vaste à l’échelle de l’humanité, il est nécessaire de penser cet acte de reconnaissance et de réciprocité dans ses versions éthiques et pratiques. L’acte de reconnaissance et les conséquences qui en découlent (le soin, la réciprocité, les droits fondamentaux...) ; peuvent-être signifiés par une citoyenneté mondiale relevant de cette cosmopolitique de l’hospitalité, qui garantirait ces droits à tout humain où qu’il soit et d’où qu’il vienne. Il s’agit pour cela de penser l’Hospitalité comme un acte de reconnaissance et de rencontre nécessaire, fondé sur l’idée de l’incomplétude fondamentale des sociétés humaines. Les sociétés humaines ont besoin les unes, des autres. Les plus stables et les plus résilientes sont celles qui ont su articuler les mondes complémentaires qui s’offrent à elles. Il s’agit aussi de penser l’Hospitalité : l’accueil de l’autre en soi, comme une possibilité, d’être pleinement soi. Cet accueil de l’Autre, actualisant des potentialités d’être sommeillant chez les individus et les sociétés. 

 

Le programme de cette invitation intellectuelle s’organise notamment en trois grandes séquences thématiques : comment s’articulent-elles entre elles ? 

 

FS : Elles sont complémentaires. L’idée est de penser la communauté au sens large en la fondant sur ce que nous partageons (en commun), mais aussi sur ce qui nous distingue et nous enrichit mutuellement. Ainsi, envisager la communauté des morts et des vivants, c’est élargir les espaces de la communalité à ceux qui ne sont plus là et qui pourtant nous fondent et demeurent en relation avec nous. Penser une cosmopolitique de l’hospitalité, c’est aussi envisager l’ouverture et l’accueil comme des dimensions de la mutualité qui solidifient les liens, les restaurent et les renouvellent. 

 

Cette invitation mêle des formes artistiques multiples (théâtre, cinéma, danse…) : en quoi les arts peuvent-ils contribuer à l’expérience d’une vie commune ? 

 

FS : Les pratiques artistiques à partir de leurs lieux et de leurs gestes esthétiques relient les subjectivités, les histoires individuelles, les sensibilités particulières et se font l’écho d’une expérience humaine fondamentale qui est celle de la nécessité du lien. Elles créent donc des communautés parfois électives, souvent sensibles, mais qui sont fondamentalement des communautés politiques car retissant inlassablement les fils de ce qui nous fait tenir ensemble. 

 

Le Festival d’Automne inaugure cette année une École du Soir, vous y proposez des « ateliers du sensible » pensés avec des artistes du Festival : quelle autre idée de l’école se joue là ? 

 

FS : Ce sont des espaces qui souhaitent construire, par les biais des arts, des pratiques curatoriales, de la pensée devenue parole, des regards sensibles et complexes sur le monde. Le sensible est envisagé ici comme un espace d’intelligibilité, de réinvention du réel et d’approfondissement de ses dimensions.

 

Propos recueillis par Jean-Max Colard et Joséphine Huppert, juillet 2025