Entretien avec Hiroshi Sugimoto — Noh Climax

 

C’est par le Nō que vous avez abordé le domaine des arts de la scène, au début des années 2000, en montant Yashima de Zeami, puis Takahime. Pourquoi y revenir aujourd’hui ?


Hiroshi Suigimoto : Le Nō est une forme de théâtre agissant comme un dispositif qui permet de naviguer librement dans l'espace-temps, ce qui en fait un cas exceptionnel dans l'histoire mondiale de l'art dramatique. Je pense que la tragédie grecque, dans sa forme originelle, possédait cette même dimension ; mais elle a aujourd'hui disparu, et ce genre de dispositif ne subsiste désormais qu'au Japon. Dans ma vision, la photographie est également un instrument de voyage temporel. Ainsi, bien qu'ils diffèrent par leur mode d'expression, j'en suis venu à percevoir le théâtre et la photographie comme des médiums qui se rejoignent.

 

Pourquoi ce choix de « découper » les pièces et de n’en retenir que les « climax » ? Comment avez-vous choisi ces six pièces pour en faire ce que vous appelez cette « œuvre unique » ?


En japonais, on ne dit pas « jouer » le Nō, mais « danser » le Nō (Nō wo mau). Comme le souligne cette expression, le Maï – la danse – est la quintessence même de cet art : il condense en un seul geste tous les éléments musicaux et corporels. On peut dire que toute la beauté formelle du Nō est scellée dans le Maï.
La structure de Noh Climax a été conçue pour mettre en exergue ces moments de danse pure. Il s'agit du point culminant de chaque pièce, là où l'intensité dramatique est à son comble et où l'interprète livre le cœur de son expression. C’est ce déploiement d’énergie que nous vous invitons à découvrir.
Pour composer ce programme, les acteurs principaux (shité) ont d'abord choisi, au sein de ma propre collection, six masques qu’ils désiraient porter. Le défi fut ensuite de sélectionner les pièces ; car si un masque peut correspondre à plusieurs répertoires, il nous fallait ici opérer une distillation. Pour ce Noh Climax, j'ai conçu l'espace en articulant l'univers du Maï autour de deux polarités : l'Ombre et la Lumière. En associant chaque pièce à l'une de ces deux nuances, j'ai pu sceller l'union entre ces six masques et leurs récits respectifs.

 

Les « climax » en question sont-ils codifiés, faciles à repérer, ou bien sont-ils au contraire laissés à l’appréciation du spectateur ?

 

Si le « climax » d'une pièce de Nō est, dans une certaine mesure, codifié par la tradition, la particularité de ce projet réside dans la liberté laissée à chaque interprète d’en redéfinir les contours. Ici, l’acteur propose le moment du « climax » par son propre choix, offrant ainsi une perspective qui s’écarte des conventions habituelles du répertoire. Ce qu’ils aspirent à transmettre au public continue de mûrir en eux jusqu’à l’instant précis de leur entrée en scène. J’attends avec une vive curiosité le fruit de ce cheminement et des tâtonnements créatifs de chaque acteur.

 

Noh Climax est au départ une série de sept courts métrages, avec des masques différents, où l’on retrouve, entre autres, l’acteur Atsuo Kanze : quelles différences y a-t-il entre ces films et les scènes que vous avez sélectionnées pour la version scénique ?

 

Le projet Noh Climax se déploie sous des formes multiples. Chacune d'elles s’attache à réinventer l’expérience du Nōtelle qu’elle était vécue à ses origines, tout en réveillant en nous des pans de mémoire que la modernité a occultés. La série de sept courts métrages a été captée au cœur d’édifices en bois uniques au monde, comme le château de Himeji ou le temple Engyô-ji. En dansant sans aucun artifice, sous le seul règne de la lumière naturelle, il s'agissait alors de renouer avec la beauté originelle du Nō telle qu'elle se révélait autrefois.
La performance présentée aujourd'hui n'est pas une simple transposition scénique de ces films : les scènes choisies diffèrent. Elle en partage toutefois l'essence : l'entrée en scène de masques de 
Nō, véritables chefs-d’œuvre qui, hors de ce plateau, resteraient figés sous les vitrines d'un musée. Ici, l’acteur principal (shité) s’approprie ces pièces de maître sans aucune retenue, leur rendant leur souffle premier. Vous éprouverez alors une présence et une puissance organique qu’aucune image audiovisuelle, aussi parfaite soit-elle, ne pourra jamais égaler.

 

Dans le texte accompagnant la série de film Not Climax, vous vous dites nostalgique de cette époque « prémoderne » où l’électricité n’était pas encore venue altérer irrémédiablement le lien des hommes avec la nature. Vous rappelez qu’un cycle de Nō durait alors de l’aube au coucher du soleil… Est-ce cet état que vous essayez de retrouver à travers cette contre transposition du Nō ? Et par quels moyens y parvenir, à notre époque de « paralysie sensorielle » ?


À l’ère de l’informatique et de l’intelligence artificielle, la sensibilité humaine est en train de muter, de s'altérer. J’ai le sentiment que nos cœurs se mécanisent. Dans ce processus, la « qualité de l’âme » – cette profondeur spirituelle d'où surgit la poésie, origine même de l’art – semble s’étioler. S’il reste encore chez l’homme un cœur capable de vibrer comme un récepteur fragile, c’est le Nō qu’il doit voir.
Jadis, une seule représentation de Nō s'étendait sur une journée entière et se composait de cinq pièces successives. Aujourd’hui, seul un nombre limité de personnes parvient à rester en immersion devant une œuvre de deux heures. C'est pourquoi je propose d’en offrir l'essence en dix minutes. C’est une approche hétérodoxe, j'en ai conscience, mais elle me semble nécessaire : c'est un moyen ultime, presque désespéré, de maintenir le souffle du Nō en vie. Pour le public français, peu familier de cet art, cette brièveté sera peut-être, au contraire, d'une grande fraîcheur.
Autrefois, pour entrer dans un temple zen, il fallait rester debout trois jours et trois nuits devant la porte. Aujourd'hui, si l'on exigeait cela, plus personne ne franchirait le seuil. Je choisis donc d'entrouvrir la porte, de laisser entrevoir ce qu'il y a de plus pur dans l’esprit du Nō, avec l'espoir fragile que certains y seront sensibles et découvriront qu'un tel monde existe encore.

 

Le Nō est, dites-vous, un dispositif de communication avec l’au-delà. Qu’a-t-il à nous apprendre aujourd’hui, à nous, spectateurs occidentaux qui restons bien éloignés de cette culture ?


En réalité, je ne pense pas que la culture européenne et le Nō soient aux antipodes l’un de l’autre. Si l’on remonte aux racines de l’Europe, on y découvre une communication avec les esprits tout aussi intense, notamment dans la civilisation celte. Si ces souvenirs antiques se sont estompés, c’est parce que l’avènement du monothéisme chrétien, il y a deux mille ans, a recouvert ces strates de conscience. Pourtant, quelque chose de cet héritage reste vibrant dans le corps des Occidentaux. La sensibilité du Nō, par sa proximité avec la mythologie celte, n’est pas aussi étrangère qu’on pourrait le croire. Elle résonne au plus profond de l’âme pour nous rappeler que l’être humain est, originellement, une créature issue de la nature, qui est passée de l’animal à l’homme.

 

 

Propos recueillis par David Sanson, avril 2026.