Entretien avec Katerina Andreou, Mélissa Guex — Shout Twice
Les échos entre vos univers artistiques sont nombreux. Co-signer Shout Twice était-il une façon de continuer à les explorer à la suite de Bless This Mess, votre première collaboration ?
Katerina Andreou : L'élan qui nous motive à créer est en effet très proche et nous partageons beaucoup : le besoin de porter une parole à la première personne dans des formes solo, un rapport très direct à la musique et au son, notre façon, en tant que performeuses, de partir très rapidement en trip (rires). Lors de la création de Bless This Mess (présentée au T2G dans le cadre du Festival d’Automne en 2024), notre complicité et notre complémentarité ont été presque immédiates. Nouer un dialogue au niveau performatif, sans qu’il soit nécessaire de trop parler, c'est très rare.
Mélissa Guex : Shout Twice est une rencontre entre nos mondes, nos manières d’utiliser notre imagination, notre créativité, notre corps. Nos univers ne sont pas identiques, mais il nous est facile de créer des ponts pour naviguer de l’un à l’autre. Nous partageons une même urgence de dire et nous avons toutes les deux trouvé dans la performance et le mouvement un moyen d’exprimer une réaction à ce qui nous arrive, une forme de rage. Tu le disais en répétitions, Katerina : « C’est fou, quand on bouge ensemble, j’ai l’impression que nos corps portent la même colère. » Faire l’expérience d’une telle entente nourrit ma croyance dans la force du collectif, dans l’importance de faire ensemble pour être fortes et puissantes à deux, de s’assembler pour résister.
Katerina Andreou : Faire communauté commence à deux. Et ça aide pour crier. Je ne sais pas crier seule. Tu parlais, Mélissa, du fait de s’amplifier l’une, l’autre, pas en démultipliant la colère, mais plutôt en la soutenant, en s’en portant solidaire.
La colère et la rage sont des affects politiques régulièrement disqualifiés, voire réprimés. En partant du cri, s’agissait-il d’en finir avec les injonctions à se tenir sage ?
Mélissa Guex : Nous avons eu de longues discussions sur l’état du monde, la politique, la manière dont nous sommes en surtension. Ces conversations, comme nos expériences – de manifestations par exemple – ont nécessairement chargé nos corps, et donc indirectement la pièce. Nous n’avons pas la prétention d’apporter des réponses, mais « shout twice » (crier deux fois) c’est prendre le droit d’exprimer tout cela. Pas seulement de la colère et de la rage, mais aussi de l’amour, de la joie, du désespoir. Nous avons envie de faire péter quelque chose, de casser les injonctions, mais nous avons aussi le désir d’inviter, d’embrasser. Nous explorons donc tout un panel de cris, avec la voix, le corps, le costume, les accessoires, le son… Il y a plein de façons de crier, sur scène comme dans le monde.
Katerina Andreou : Et face à cette époque, on pourrait crier tout le temps. Dans Shout Twice, le cri n’a pas un sens littéral. Nous essayons de traiter la danse comme un cri. Et le cri comme une intention plutôt que comme une action ou une réclamation ; comme un bouillonnement qui donne une nécessité à l’espace que nous explorons, une matière ambiguë qui nous travaille. Nous n’explorons pas la polysémie du cri comme une timeline qui irait de la détresse au plaisir, mais conjointement, comme les deux faces d’une même pièce, dans une oscillation constamment réversible. Nous sommes bien conscientes que nous faisons partie du système. Mais à travers la danse, nous aimerions donner à vivre des moments où il serait possible d’un tout petit peu dévier, de manipuler des significations glissantes et instables, de goûter à des moments de liberté, de résistance. D’être, pour un temps, ingouvernables.
Vous parliez de communauté. Est-ce pour cela que vous souhaitez supprimer la séparation scène/salle et performer au plus proche des spectateurs ?
Mélissa Guex : Nous avons aussi beaucoup réfléchi avec l’idée de foule. En répétitions, nous avons sans cesse alimenté notre performativité en imaginant que nous étions déjà en nombre, notamment en mobilisant des souvenirs de cortège de manif’ ou de carnaval. Lorsque les spectateurs seront vraiment là, ils seront aux côtés de tous les invisibles que nous avons d’ores et déjà conviés en imagination. Nous jouons également nous-mêmes à être multiples dans nos corps, nos voix. Nous ne sommes pas deux performeuses mais quarante-cinq (rires).
Katerina Andreou : Le travail des costumes et des accessoires permet de démultiplier les adresses et les intentions, mais aussi de jouer avec des strates d’amplification ou de réduction du bruit corporel. Nous pouvons tantôt nous camoufler, devenir anonymes, basculer dans le hors-champs pour être invisibles et inaudibles ; tantôt nous surexposer, exacerber notre expressivité, prendre tout l’espace.
Vous avez beaucoup dialogué, avec des musiciens ou des esthétiques musicales comme la house, la techno, ou le punk. Est-ce le cas avec Shout Twice ?
Katerina Andreou : Shout Twice a quelque chose de punk. Pas d’un point de vue esthétique, plutôt au sens d’état d’esprit et de rapport au monde. Dans sa force, son rapport à l’émotion, à l’urgence d’être là, devant et parmi les autres. Le punk, c’est une intention et une présence qui fait un crash test et démolit les questions : même si le geste présenté relève du n’importe quoi, il faut le prendre au sérieux, car il est nécessaire. Nous cherchons à renouer avec cette vitalité et cette mentalité pour éviter la narration et les effets de couture qui lissent tout. C’est pourquoi la référence au concert était importante pour nous, même si nous n’en reprenons pas exactement la forme.
Mélissa Guex : Nous voulons sortir des habitudes dramaturgiques et en finir avec les fantômes de la composition. Les transitions hyper bien léchées entre musique, lumière et corps paraissent téléphonées, toute cette jolie dentelle glitch avec notre besoin vital de dire et de poser un geste. L’esprit punk nous permet de cultiver notre liberté. En la trouvant et en l’éprouvant ensemble, nous pouvons la rendre partageable. C’est en ce sens, dans ces états de corps, que Shout Twice est politique.
Propos recueillis par Aïnhoa Jean-Calmettes, avril 2026.