Entretien avec Lubaina Himid — Optimisme diasporique

 

Vous vivez à Preston, une ville du nord de l’Angleterre. Pourquoi vivez-vous et travaillez-vous dans cette ville ?

 

Lubaina Himid : Preston se trouve non loin de Manchester et de Liverpool. J’y suis arrivée il y a trente-cinq ans et j’y vis toujours. J’étais venue pour enseigner au département d’art de l’université, mais j’ai aussi des liens avec cette partie du pays. La famille de ma mère est originaire de Blackpool, une petite ville côtière de la région. Pendant mon enfance, je venais ici chaque Noël et chaque été depuis Londres. J’ai toujours eu un attachement particulier pour cette région et m’y installer ne m’effrayait pas. Bien sûr, il n’y a pas beaucoup de stimulations extérieures, mais c’est aussi ce que j’apprécie : on peut travailler de longues heures. J’ai finalement installé mon atelier ici et j’ai enseigné pendant plus de trente ans à l’école d’art. Mais curieusement, pour la moitié de ma famille, c’était de toute façon chez nous. 

 

Pour vous définir, vous avez utilisé cette expression de « diasporic optimist », soit optimiste issue de la diaspora.

 

Je suis définitivement une optimiste, sinon je ne ferais pas les choses comme je les fais. Je sais que je peux y arriver parce que j’ai une vision globale de ma place dans le monde. J’appartiens à cette immense communauté de personnes qui, malgré elles, ont quitté leur pays d’origine pour s’installer ailleurs. Je fais également partie de ces gens qui ont fui un environnement ressenti comme dangereux. Moi aussi, je suis venue d’ailleurs pour m’installer ici parce qu’il y avait des opportunités. Je n’avais que quatre mois lorsque mon père africain est décédé à Zanzibar et que ma mère anglaise se sentait en quelque sorte en danger, car la personne qu’elle connaissait avait disparu. La famille de mon père lui a alors proposé soit de rester, soit de m’emmener, soit de me laisser pour qu’elle puisse recommencer sa vie en Grande-Bretagne. En m’emmenant—elle ne m’a évidemment pas demandé mon avis—, elle m’a retiré d’un endroit où j’avais ma place. Et j’ai ensuite passé ma vie à créer des opportunités, à faire en sorte que les choses fonctionnent et à essayer de trouver ma place. Je me sens donc appartenir à tout un groupe de personnes qui peuvent voir et vivre le monde de manière fluide, plutôt que de considérer l’appartenance à la diaspora noire comme quelque chose de négatif. Je vis cela comme une chose perpétuellement intéressante.

 

Un aspect de votre pratique—qui englobe la gravure, la sculpture, la peinture, l’installation et les œuvres sonores—peut être défini comme une proposition pour renou­veler la peinture d’histoire.

 

J’essaie de faire de la peinture un espace où il n’y a pas de frontières entre l’histoire, le présent et l’avenir. Je la conçois comme un lieu réel où nous pouvons vivre nos vies, un lieu où nous pouvons interagir et dialoguer. Ainsi, lorsque je réalise une peinture d’histoire, je m’imagine être au cœur de cet événement, de cette série d’événements ou de cette époque. Je me demande : en quoi serais-je différente ? Je continuerais à manger, à tomber amoureuse, à avoir peur de certaines choses. J’essaie également d’engager une conversation avec les personnes qui se trouvent en face de mes peintures. J’aime qu’elles puissent comprendre pourquoi nous sommes ici, dans cet endroit, mais aussi qu’elles puissent prendre des décisions sur la manière dont nous pourrions passer à la prochaine étape de nos vies. Il s’agit de comprendre tout ce que les visiteuses et visiteurs apportent au sein de cet espace partagé. Ils et elles apportent leurs divorces, leurs danses, leurs façons de se nourrir, les erreurs du passé dans cet espace, avec les miens. Je le vois comme une vaste cacophonie de vies qui se rencontrent.

 Je ne veux pas que mon travail soit énigmatique ou qu’il soit nécessaire d’avoir une solide formation artistique—ni même aucune formation d’ailleurs—pour l’apprécier. Mais si vous en avez une, vous l’apportez avec vous face à l’œuvre, et c’est très bien aussi. Plutôt que simplement la regarder et l’admirer, il s’agit de la ressentir, de s’y plonger, et de réfléchir à la manière dont nous pouvons sortir d’une telle situation ou la changer d’une manière ou d’une autre.

 

Depuis quelques années, vous collaborez avec Magda Stawarska, qui conçoit avec vous ce projet pour le Festival d’Automne. Comment travaillez-vous ensemble ?

 

Nous nous fréquentons professionnellement depuis près de vingt ans. Nous nous sommes rencontrées parce que je voulais faire de la sérigraphie et qu’elle m’y a encouragée. À l’époque, elle m’a demandé de participer à l’une des œuvres sonores qu’elle réalisait. J’ai été absolument époustouflée par les possibilités offertes par la pratique du son. C’est ainsi que tout a commencé. Nos récentes collaborations ont vraiment renforcé notre conviction que travailler ensemble faisait avancer à la fois son travail et le mien. Nous menons chacune une pratique artistique distincte, mais celles-ci nourrissent notre travail collaboratif qui, à son tour, nourrit nos pratiques individuelles.

 

Votre exposition à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière s’intitule Attendre ensemble. Pouvez-vous nous dire ce que vous avez ressenti en visitant ce lieu ?

 

Ce qui m’a tout de suite frappée, c’est le fait de prendre conscience de se trouver dans l’enceinte d’un hôpital en activité. Cela a fait surgir toute une série de réalités qui s’imposent à l’esprit et se font avant tout ressentir dans le corps. Alors que nous entrions dans la Chapelle, quelqu’un passait avec la tête bandée. Dans cette perspective, on peut voir cet endroit comme un lieu d’espoir où l’on va se rétablir et aller mieux, ou, si l’on va mourir, d’où l’on ira au ciel. C’est là que chacun·e réfléchit à sa vie, avec des moments où l’on regarde loin en arrière ou loin en avant, et d’autres où l’on ne discerne pas grand-chose parce qu’on est très malade et que l’on a aucune certitude pour le jour d’après.

L’ampleur du lieu nous a également frappées. L’intérieur de la Chapelle ressemble à une petite ville. Mais son architecture offre une grande liberté. Nous avons alors compris les différentes couches et histoires de ceux et celles qui avaient fréquenté ce lieu, notamment que ce qui aurait dû être un espace de recueillement, d’espoir et de paix avait en réalité été un champ de bataille marqué par le pouvoir et le contrôle. Dans cet endroit, chacun réfléchit nécessairement aux définitions de la maladie qui peuvent être utilisées contre les femmes en particulier, mais aussi contre toutes sortes de gens, et à la manière dont les hiérarchies peuvent être maintenues en décidant qui est malade et qui ne l’est pas. Penser au nombre de personnes passées par la Chapelle au fil des siècles est tout simplement vertigineux.

 

Propos recueillis et traduits par Clément Dirié, décembre 2025