Entretien avec Marcus Lindeen et Marianne Ségol — Piano Man
Racontez-nous le fait divers au cœur de cette pièce.
Marcus Lindeen : En 2005, un homme est retrouvé sur une plage, en Angleterre, dans un costume de gala trempé. Face à la police qui l’interroge, il reste mutique. À l’hôpital où il transféré, les psychologues supposent qu’il a perdu la mémoire.
Tout se précipite le jour où il se met à griffonner des croquis de piano. Quand on lui propose de s’installer devant l’instrument qu’il a dessiné, c’est un choc : sa virtuosité est extraordinaire. Le personnel soignant contacte les orchestres européens. La presse s’empare du mystère. Le voilà surnommé « Piano Man ».
Derrière les scénarios échafaudés par les journalistes et leurs lecteurs, la vraie histoire est tout autre ; celle d’un jeune homme gay, originaire de Bavière, en Allemagne, ayant tenté de se suicider, puis fui sa famille homophobe.
Qu’est-ce qui vous touche dans cette histoire ?
M.L. : Lorsque j’ai suivi cette affaire, en 2025, j’ai senti une connexion avec cet individu. Nous avons le même âge. Comme lui, je suis homosexuel. Le coming out et, plus particulièrement, le rapport que l’on entretient avec sa famille quand on est un jeune homme gay, étaient des sujets qui me taraudaient à l’époque. J’avais besoin d’en savoir plus.
J’ai essayé de la contacter, dans l’idée de monter un documentaire autour de son histoire. Mais je n’ai jamais eu de réponse. En 2025, avec Marianne Ségol, qui travaille à la dramaturgie et à la traduction avec moi, nous avons convenu que ce sujet pourrait faire l’objet d’une pièce. Je suis parti enquêter en Angleterre, pour interviewer celles et ceux qui avaient croisé « Piano Man ».
D’une certaine façon, ce spectacle comble le vide laissé par ce projet initial, mort dans l’œuf.
Au plateau, vous donnez la parole à des acteurs qui incarnent les gens que vous avez retrouvés en Angleterre : un assistant social, une psychologue, un prêtre à l’hôpital et un artiste. Que vous permettent-ils de comprendre ?
Marianne Ségol : Au fil de leurs témoignages, ils brossent le portrait du personnage en question ; le grand absent, le mystère de la pièce. Après, et c’est le sujet plus profond au cœur du spectacle, ils nous font appréhender la fabrication collective d’un mythe moderne ; celui d’un héros sans passé, d’une espèce de surhomme sorti de nulle part, d’un musicien de génie… Une fois que « Piano Man » s’est mis à parler, à partir du moment où la vérité sur son parcours s’est sue, les médias l’ont jeté en pâture. Beaucoup de gens sont arrivés à la conclusion qu’il s’agissait en réalité d’un imposteur. Simplement parce qu’il ne correspondait pas à leurs fantasmes. Ce sont précisément ces fantasmes que nous cherchons à comprendre.
Cette histoire est autant une enquête policière qu’une recherche existentielle, et même anthropologique.
Justement, comment les expliquez-vous ces fantasmes ?
M.L. : En Europe, le vide laissé par les religions sur les questions existentielles nous a rendus hyper sensibles à ce type de récit. Raison pour laquelle nous avons besoin de fabriquer et d’entendre des histoires pour projeter nos désirs, tenter de comprendre d’où nous venons, qui nous sommes, où nous allons, quelle est notre raison de vivre… Ces histoires doivent toujours être de grandes histoires, portées par de grands héros.
Dans vos pièces précédentes, les comédiens se tenaient parmi le public, généralement au centre ou en cercle. Cette fois, les acteurs sont sur scène, face aux spectateurs. Pourquoi ?
M.S. : On choisit toujours la forme qui s’adapte le mieux au projet que l’on a envie de monter. Nous avons inventé une façon de faire assez particulière. Marcus trouve le sujet, mène le travail d’enquête, recueille les témoignages que nous réagençons, ensemble. Après, nous sollicitons des comédiens et des comédiennes qui enregistrent une version audio de ces textes ; versions qui sont ensuite répétées par d’autres acteurs, celles et ceux qui se tiennent au plateau. Ces derniers ne connaissent pas leur texte par cœur, mais parviennent à le restituer grâce à une oreillette. Ainsi, l’attention est entièrement portée sur le texte, qui devient en quelque sorte le personnage principal de nos projets, et permet de plonger dans l’intimité des gens, dans leur corps, dans leur tête.
Ici, nous avons recours au même dispositif, mais l’action des personnages occupe une place plus importante. Chacun raconte ce qu’il a vu et entendu. De façon plus classique et directe. La forme frontale s’imposait d’autant plus que cette histoire a fait l’objet d’une attention quasi obsessionnelle de la part des médias du monde entier.
Aussi, ce projet est né d’une commande du Théâtre National de Strasbourg, avec son programme Galas. L’enjeu consistait à mêler des acteurs professionnels et des non-professionnels, disponibles sur le territoire du TNS. Nous nous sommes tournés vers des anglophones, pour capter quelque chose de l’ambiance outre-Manche.
Parmi les quatre personnages, il y a donc cet artiste obsédé par les suicides queer, qui mène l’enquête. Faut-il le voir comme votre double ?
M.L. : Non, pas vraiment. Enfin, pas exactement… C’est un personnage composite, très inspiré par l’acteur sur scène, Nans Laborde-Jourdàa. Comme moi, le personnage qu’il joue a fait des recherches sur « Piano Man », mais la comparaison s’arrête là. Il s’adresse au public un peu comme pourrait le faire un conférencier. Des extraits d’un film réalisé par le comédien sont diffusés pendant le spectacle. Il nous permet surtout de soulever les questions liées au processus créatif dans le montage d’un documentaire ; les questions qui nous tiennent vraiment à cœur.
Propos recueillis par Igor Hansen-Love, mars 2026.