Entretien avec Marion Siéfert – Bunker
Comment est née votre nouvelle création, Bunker ?
Marion Siéfert : C’était au mois de juin 2023. Avec Matthieu Bareyre, co-auteur de la pièce, nous venions de créer Daddyet, en réfléchissant à la suite, nous avons eu envie d’aller plus loin encore dans l’exploration d’une figure de pouvoir. Nous en sommes venus assez rapidement au pétrole et à la manière dont toute notre réalité matérielle s’y abreuve. Alors que notre époque court après la moindre frasque ou excentricité des nouveaux magnats de la tech’, nous trouvions important de nous arrêter pour regarder de près ceux qui ont la main sur les systèmes énergétiques. Ce sont de discrets hommes-fonction, souvent à l’aise dans l’ombre des réunions et des cabinets de conseil, dont l’habileté rhétorique et l’ethos de haut-fonctionnaires recouvrent la réalité sale de leur métier, qui est d’exploiter et de spéculer sans vergogne sur des fossiles dont l’extraction anéantit notre planète. Très vite, une situation s’est imposée à nous, celle de Paul, PDG d’un grand groupe pétrochimique reclus avec sa fille dans son bunker de luxe. Je me souviens que j’ai senti à ce moment-là que la pièce avait quelque chose de profondément théâtral que l’on retrouvait des situations que j’avais pu lire chez Racine, dans Britannicus, par exemple, où l’on se trouve dans l’antichambre du pouvoir.
Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette figure particulière de Paul, PDG augmenté d’implants neuronaux et entouré de technologies qui prolongent encore ses capacités ?
Paul, interprété par le comédien Charles-Henri Wolff, est un personnage retiré du monde dont il n’a plus besoin de faire l’expérience sensible : en organiser les données lui suffit. Nous avons choisi d’aborder la figure du grand entrepreneur à rebours d’une version libérale de l’Histoire : non comme un premier de cordée qui ferait l’Histoire et marquerait son époque, mais comme un homme profondément influençable, pantin plutôt que grand démiurge. Qu’adviendrait-il d’un langage humain soumis à la machine et à son exigence de performance ? La technologie s’immisce dans le langage de Paul, le réduit à une fonction purement performative et en fait un terrain d’expérimentation pour des apprentis-sorciers.
Que vous permet la situation du « huis clos » et comment en avez-vous travaillé l’atmosphère futuriste avec votre équipe artistique ?
Le huis clos est un levier pour ressaisir ce qui constitue à mes yeux le cœur du théâtre : être un art de la présence et de la parole dans un temps sans incise. Quant à l’atmosphère – que je ne cherche jamais à travailler –, son futurisme, avec son imaginaire codé, était davantage un repoussoir. Tout s’est joué quand, avec Nadia Lauro, plasticienne et scénographe de la pièce, nous avons tout simplement compris que le théâtre – son lieu même, sa cage de scène – serait le bunker, et que la logique de l’espace était paranoïaque. Il suffisait de révéler et d’accentuer jusqu’au grotesque l’obsession sécuritaire qui s’est infiltrée partout dans nos vies depuis plusieurs années, jusque dans nos lieux culturels.
Pourquoi avoir choisi l’acte de se taire pour signifier la résistance de sa fille Ami ?
Plusieurs sources d’inspiration ont présidé à ce choix. Tout d’abord, la danseuse Janice Bieleu elle-même. Depuis DU SALE ! que nous avons créé en 2019, j’avais envie de lui confier un jour un personnage de fiction et d'écrire ce personnage à partir de ses qualités et de ce que j’aime chez elle. Le personnage Ami lui doit beaucoup. Il y a ensuite une question : quelle conduite adopter face à la perversion ? Puisqu’elle touche aux mots et les siphonne de leur sens, parler semble vain, voire dangereux, tout pouvant être récupéré et retourné contre soi à tout moment. Par ailleurs, la dramaturgie puise beaucoup dans l’expérience personnelle de Matthieu Bareyre, qui a pulsé l’écriture et qui a, dans sa vie, eu, comme Ami, parfois envie de « faire semblant d’arrêter de parler ». Il y a enfin ceci que j’ai d’emblée senti que ce « l’un parle, l’autre pas » deviendrait une contrainte formelle passionnante pour la mise en scène en me permettant de retrouver la tension qui, je le crois, se trouve à la source du poème : la parole et le silence.
Les personnages représentent-ils des forces ? Et si oui, lesquelles ?
Oui, des forces. Et si la scène est un champ de forces, qui en a vraiment le contrôle ? Paul qui dit tout ? Ami qui ne dit rien ? La mère, interprétée par Monica Budde, qui parle, et perçoit ce qui se passe dans le bunker, mais qui est physiquement absente ? Thomas, le neurochirurgien qui manipule Paul comme sa marionnette ? Dès lors, mettre en scène, c’est organiser ces différentes forces, visibles et invisibles. Tout peut être duplice, sujet à retournement.
Que vous a apporté votre période de résidence à l’AP-HP Assistance Publique – Hôpitaux de Paris ?
C’est Francesca Corona, directrice artistique du Festival d’Automne, qui m’a proposé cette résidence dans un service de neurochirurgie de la Pitié-Salpêtrière lorsque je lui ai parlé du projet. Avec Matthieu Bareyre et le comédien Lorenzo Lefebvre, qui interprète le neurochirurgien, nous avons pu assister à des consultations de neurochirurgie, avec des patients implantés, à des opérations cérébrales profondes, à des visites au chevet de patient·e·s qui souffraient d’aphasie, etc. Au-delà de la puissance humaine qui se dégage de chacun des échanges entre le médecin et son patient, nous avons pu saisir la frontière extrêmement floue entre l’intervention à vocation thérapeutique et l’augmentation cérébrale.
Depuis vos premières pièces, vous explorez les mécanismes contemporains du contrôle, en particulier combinés avec les nouvelles pratiques technologiques. Comment qualifierez-vous l’évolution de votre pensée à ce sujet aujourd’hui ?
Une méfiance encore plus grande et un dégoût. La conscience que je pouvais avoir des dangers de la surveillance globale s’est encore accrue depuis 2 ou 3 choses que je sais de vous (2016). À l’époque, c’était une menace, et nous le savions ; aujourd’hui, c’est une réalité à visée militaire et totalitaire, qui éclate dans toute sa puissance mortifère et destructrice. Je suis ravie de faire un spectacle qui parle de ces technologies mais sans les utiliser. Le théâtre me rend le temps.
Propos recueillis par Mélanie Drouère, mars 2026.