Entretien avec Mathilde Monnier, Lucie Antunes — Silence
Qui est à l’origine de ce concert chorégraphié, Silence ?
Mathilde Monnier : Il y a plusieurs origines d’une certaine façon, des étapes clefs dans son élaboration. Dès celles-ci, remontant deux ans auparavant, le projet s’est ouvert à de nouvelles pistes, a pris des directions différentes. Mais disons qu’au départ, j’ai voulu rencontrer Lucie dont j’écoutais déjà la musique.
Lucie Antunes : Je me souviens du mail que Mathilde m’a envoyé, élégant, bien dans sa manière. Nous avons parlé, par la suite, d’une pièce sur laquelle elle allait travailler. L’idée d’une bande-son se dessinait. Mathilde est venue me voir en concert, puis a proposé que je sois sur scène. Alors j’ai proposé à Mathilde que le spectacle se construise autour d’un album. Un disque et une tournée, cela me permet de me concentrer sur une seule chose. Silence était « né ».
Comment s’est construit la partition de gestes ?
MM : Une grande partie de mon écriture, sur Silence, est liée à la musique de Lucie. Les textes qui composent l’album ont enrichi le travail des danseurs, leur imaginaire. Le titre a été déterminant, la question du silence ouvrant des directions. « Crier le silence » par exemple offre une autre perspective à chacun. Il s’agit dès lors d’habiter autrement le silence à travers le mouvement ; en imaginer aussi une autre « forme » comme un paysage.
LA : Lors de ma rencontre avec les danseur·euses, j’ai tout de suite choisi de les enregistrer en studio. Le titre « Mushroom » est l’exemple parfait de ce dialogue. J’avais la musique très tôt en tête et en apprenant à connaître les performeurs, leur voix également, cela a enrichi ma composition. Je pense à la voix de Carolina Passos Sousa, une des danseuses, que l’on retrouve sur le disque. Un espace sonore s’est ainsi construit. J’aime beaucoup les liaisons que Mathilde fait entre les morceaux pour la version du concert chorégraphié. Après j’espère que ce lien entre les musiciennes et les interprètes va se transformer en lien avec le public.
Vous évoquez la transe, la puissance de transformation en amont de Silence.
MM : Le terme de transe, à mes yeux, englobe beaucoup de choses. Il fallait le définir avec les performeurs. Cela peut être très codifié dès qu’il s’agit des musiques populaires notamment. L’envie, ici, est de s’interroger sur comment les danseur·euses et la musique vont pouvoir transporter les spectateurs. Je vois les interprètes comme des passeurs en ce sens. Je ne cherche pas un état hypnotique où l’on se renferme sur soi-même. Je souhaite vraiment intégrer celui qui nous regarde. Il s’agirait d’une transe où l’on sort du réel, pour s’approcher du rêve.
LA : J’ai l’impression de ne jamais accorder d’importance à cette communication avec le public lorsque je suis en concert. Même si je me place le plus souvent face au public. Et, paradoxalement, d’être en communion totale avec lui. Quant aux états de transe, ils ontpour moi à voir avec la fête, la joie et parfois la tristesse. Je cherche à ce que le premier comme le dernier rang arrivent à cette célébration ensemble de la musique. Cette dernière va jouer un rôle de connecteur. Dans Silence, musique et danse invitent à une autre transe,partagée.
Dans quelle mesure la danse fait vibrer la musique ?
MM : Les questions de vibration, d’intériorité, de frôlement ont été abordées tout au long des répétitions. Comme des points de départ. Puis j’ai travaillé sur l’idée de continuité du mouvement, qui n’aurait pas de fin, passant d’un soliste à un autre. Cela provoque un autre rapport rythmique. Enfin les figures du cercle, de la rotation se sont imposées au cours de recherches.
LA : Lors des premiers filages, j’ai regardé ce qui se créait avec Mathilde. Je me suis aperçue que, dans cette idée de cercle développée avec les danseurs, il y avait ce format en rond, celui du vinyle, du disque. Au final, la musique, ses interprètes se retrouvent au centre, comme un noyau, cerné par les danseur·euses.
MM : Il y a quelque chose d’assez « cosmique » non ? Tout bouillonne, les métaphores naissent à partir de ce double cercle.
LA : Je trouve que très souvent, au théâtre comme dans la danse, la musique est avant tout là pour accompagner. Dans Silence, le lien est autre. Les danseur·euses entrent dans le cercle des musiciennes, jouent, ressentent ces vibrations sonores. On se mélange. Et on invite le public à se mélanger avec nous. Pour y arriver, il a fallu prévoir un véritable studio de musique au plateau.
MM : Nous sommes souvent obligés de nous contenter de bande-son dans le milieu de la danse. Pour différentes raisons. Dans Silence, la présence des musiciennes crée une autre matière, corporelle et sonore. Nous avons voulu donner à ce projet l’intitulé de concert chorégraphié pour aller dans ce sens.
Qu’est-ce qui vous attire dans les compositions de Lucie Antunes ?
MM : Par son parcours, une musicienne, classique, aujourd’hui compositrice électro-acoustique, je perçois des mondes multiples. Complexes et intelligibles à la fois.
LA : Avec Mathilde je suis dans un travail de recherche. Ce n’est pas une simple commande comme j’ai pu en faire autrefois. L’exigence est autre. J’aime la présence des gens, qu’ils soient musiciens ou danseurs. J’avance avec des personnes qui incarnent des rôles. Ils et elles sont plus que des interprètes à mes yeux.
Ce titre, Silence, peut renvoyer à un autre compositeur, John Cage.
MM : Il est, quelque part, toujours présent en moi. Par sa musique, ses écrits, ses dessins. Et son compagnonnage avec Merce Cunningham. Il est un appui permanent, intellectuel et sensible. Cage sera toujours là dans ma vie.
LA : John Cage fait partie de mon éducation musicale. Il a composé beaucoup de pièces de percussion. J’ai joué, assez jeune, Music for the Kitchen, une de ses œuvres. Il composait souvent en réaction à l’instant présent, au moment vécu. En entrant en studio pour le morceau Silence, il m’a fallu du temps pour comprendre comment fonctionnait la console. Et cela a commencé par un larsen… que j’ai finalement gardé dans le titre. C’est très Cage d’une certaine façon.
Le silence a-t-il encore sa place dans notre monde ?
LA : On parle de silence mais il n’y en a jamais. Ainsi, je voulais aller filmer l’ethnomusicologue et chamane Corine Sombrun en Laponie. Sans doute avec l’idée de m’approcher du silence. Mais elle a proposé autre chose : saisir le bruit de la ville pour essayer de comprendre comment le silence pouvait y trouver sa place.
MM : Pour moi, le corps n’est que musique. C’est la musicalité que je recherche dans ma danse. Néanmoins le silence est une présence.
Propos recueillis par Philippe Noisette, mars 2026.