Entretien avec nora chipaumire — Harare – Dakar – Paris

 

Vous répondez à l’invitation du Festival d’Automne de vous installer à la Ménagerie de verre durant trois semaines, en vous inspirant de nhereraHUB, que vous avez fondé en 2022 à Harare au Zimbabwe. Comment fonctionne ce lieu ? 


nora chipaumire : nhereraHUB est à la fois un lieu physique et un espace conceptuel, où les idées orphelines ou marginales peuvent être collectées, développées et nourries. Le mot “nherera” signifie orphelin, tandis qu’un hub est un lieu de rassemblement. Je m'intéresse beaucoup à la manière dont nous utilisons les idées qui existent en dehors des canons ou de toute généalogie, pour créer de nouveaux imaginaires. C’est donc à la fois un studio pour mon équipe et moi, et un espace de travail où nous accueillons des invité·es, des penseur·euses et des voyageur·euses du monde entier. Peut-être est-ce une manière de proposer une autre façon de travailler à l'ère de la mondialisation, d’imaginer un espace ouvert et non-aligné où l'on peut réfléchir à la façon de construire un autre monde. 

 

Le nom donné à ces trois semaines de résidence insiste d’ailleurs sur cet équilibre entre ce qui existe et ce qui peut advenir.


 Il me semblait que l’appellation et la notion de “carte blanche” recouvraient un concept un peu épuisé et connoté comme étant blanc et masculin : “j’arrive et tout se produit”. L’idée de carte noire – en plus de tous les clins d’œil possibles et évidents à la culture contemporaine – insiste sur le fait que l’espace que nous investissons est déjà vivant. Le Festival d’Automne et la Ménagerie de verre sont des écosystèmes fertiles, et peut-être sommes-nous un excellent engrais ou une bonne pluie, qui permettra aux choses de s’épanouir davantage. Ce n’est pas une carte blanche car nous ne partons pas d’une page blanche. 

 

Pour autant, il s’agit d’habiter un lieu. Quelles sont vos inspirations pour créer l’environnement où se déploieront les différentes propositions ?

 

La Ménagerie de verre a une histoire, un passé industriel : c’est une ancienne imprimerie, devenue aujourd'hui un espace dédié à la danse, qui accueille toutes sortes de cours, de performances, ainsi qu’un restaurant. Quel que soit le travail que je présente, je dois savoir où je me trouve, car le comportement du corps est le résultat de l'environnement. Mais il ne suffit pas d'entrer dans la Ménagerie telle qu’elle est ; il faut trouver d'autres sources d'inspiration pour les corps que nous invitons. Parmi les espaces africains qui me séduisent beaucoup, il y a le marché en plein air. Du Cap au Caire, on retrouve une architecture très simple. La véritable valeur est le contenu. C'est pourquoi j’imagine le marché africain comme lieu de socialisation, de commerce, et moyen de faire société, voire d’ouvrir une université.

 

Comment va s’articuler ce dialogue entre les trois villes ?

 

Nous questionnons ce qui relie ou pourrait relier Harare, Dakar et Paris. L'esprit et le cœur se nourrissent de ce que nous donnons à notre corps : des idées mais aussi des aliments. Nous explorerons le lien entre ces trois villes, notamment à travers l’alimentation. Notre engagement avec Paris ne se limite pas à venir pour faire une performance puis repartir, mais à voir comment nous pouvons nous immerger, en quête de ce que Paris peut nous dire. La culture des salons parisiens est quelque chose que nous espérons mobiliser. Par ailleurs, il y a beaucoup d'Africain·es à Paris et il s'agit aussi de mettre en lumière la présence de l'esthétique Noire et de la célébrer. D’évidence, la ville est inséparable du jazz – un son, une esthétique et un éthos afro-américains – mais il y a aussi tout un milieu underground de l'immigration africaine, une esthétique de la diaspora avec laquelle nous souhaitons dialoguer. 

 

La musique tient une place très importante dans votre travail et sera au cœur de ces trois semaines, notamment avec l’installation de votre sound system. Que permet ce dispositif ?


C’est une installation créée par Ari Marcopoulos et Kara Walker, qui a été pensée pour être vue et occuper un certain espace, tout en ayant la fonction très basique d’enceintes. Elle est liée à mon amour pour le son Noir, la musique électronique Noire, c'est-à-dire le dub, qui a contribué à mon éducation et ma façon d'appréhender le monde. Je pense qu'il me permet également de relier les points entre ce qui reste de l'empire : la Jamaïque, le Zimbabwe, Londres, siège du Commonwealth où les aspirations des colonies pouvaient se réaliser ou non. Londres donne naissance au dub, en lien avec l’essor du punk. Je suis profondément attachée à l'éthique du dub, à sa culture, à son esprit familial, au MC, au DJ, à l'ingénieur du son, à la communauté qui le soutient. C'est une manière de construire, conceptuellement parlant, un autre monde, tout en abordant une forme de colonialisme. 

 

Chaque semaine sera rythmée par une performance. Qu’avez-vous choisi de montrer ?


Nous allons reprendre – avec les femmes sénégalaises de Toubab Dialaw – la partition sonore de la pièce NOT waiting que nous avons créée avec Germaine Aconi. C’était un projet très ambitieux, dont nous allons explorer la partition pour en partager des extraits avec le public parisien. Nous organiserons également une nuit dub sur le sound system, lequel sera aussi la scène d'une autre performance musicale avec l’équipe artistique de Dambudzo qui était présenté en ouverture du Festival en 2024, où nous créerons une matière sonore profondément zimbabwéenne. Enfin, en clôture, nous reviendrons à #PUNK, que nous retravaillons à la lumière du chemin parcouru depuis. 

 

Cette carte (Noire) sera aussi un lieu de partage des savoirs et des pratiques.

 

Nous voulons profiter des intellectuel·les, auteur·ices et universitaires parisien·nes. C'est leur terrain de jeu et formaliser des méthodes d’analyse me semble essentiel. En tant que personne de 60 ans née en Rhodésie, j'ai le sentiment que mon éducation a été déplorable. J'ai de grands doutes sur mes connaissances et un grand enthousiasme pour l'acquisition du savoir. Cela fait partie intégrante de ma démarche créative, chaque projet m'apporte de nouveaux enseignements. Nous souhaitons aussi partager notre pratique du Nhaka, issue de ma réflexion sur le corps Noir, et la manière dont il serait entraîné s’il ne subissait pas l’influence du corps blanc et de l'idée eurocentrée du poids, de la ligne, du mouvement. C'est cette approche et les interrogations qu’elle suscite, que nous partagerons via des ateliers et des cours. 

 

Qu’espérez-vous de ces trois semaines ? 

 

Je suis très attachée à mon Paris idéal, celui de la mode et des salons.Ce n'est peut-être pas toujours vrai mais Paris se présente elle-même comme une ville de beauté et de qualité de vie élevée. J'aspire à ce que nous puissions, nous aussi, apprendre à améliorer la qualité de nos vies, en nous inspirant de la façon dont Paris y est parvenue à travers le design, les tissus, la gastronomie, les salons, les échanges, la pensée et la littérature.

 

 

 

Propos recueillis par Vincent Théval, avril 2026.