Entretien avec Pol Pi, Nitsan Margaliot, Antoine Mermet — Variations on Tenderness

 

Comment vous êtes-vous réunis tous les trois pour cette recherche autour de la tendresse ? 

 

Nitsan Margaliot : Pol et moi avons initié ce projet à deux après avoir travaillé ensemble en tant qu'interprètes pour la chorégraphe Anne Collod. Nous avions une curiosité commune pour la co-écriture, que nous n'avions jamais expérimentée. Nous avons ensuite invité Antoine à nous rejoindre, et nous sommes retrouvés à trois auteurs pour une pièce, soit trois perspectives, trois visions.  
Pol Pi : Au départ, notre intention était de travailler sur les masculinités, puis nous avons senti que c'était un univers trop fermé. Nous croisions beaucoup le mot tendresse dans l'univers queer. Il y a par exemple le Radical Tenderness Manifesto de Dani d'Emilia, auquel on ne se rattache pas vraiment, mais qui nous a interrogés sur ce que pouvait être la tendresse radicale.  

 

L'idée de tendresse vient avec un lot d'images, d'impressions, de clichés qui s'imposent a priori. En quoi la notion de tendresse radicale permet-elle d'aller ailleurs ? 

 

Nitsan Margaliot : On a d'emblée eu l'intuition que cette notion s'avérerait beaucoup plus large qu'on ne le pensait initialement. En interviewant des gens, militants ou artistes queer, c'est devenu évident : plus on creusait, plus la définition s'élargissait. On a entendu des choses sur l'enfance, sur l'amour, mais aussi sur le travail du sexe, ou sur la tendresse comme une notion qui n'existerait plus dans le monde adulte. Plutôt qu’un terme défini, la tendresse s'est imposée comme une constellation d'idées. 
Pol Pi : Je ne crois pas qu'on ait, à aucun moment, essayé de définir ce qu'est la tendresse. Bien sûr, on a beaucoup évoqué ensemble les clichés associés à la tendresse, le côté "ours en peluche" qui l'accompagne. Nous voulons les dépasser sans les nier pour autant. Très vite, on a senti qu'il ne fallait pas fermer le sens, mais plutôt l'ouvrir. La tendresse, étymologiquement, est liée à l'attention. C'est quelque chose qu'on ne peut pas saisir. C'est le soleil qui se pose sur ma jambe et disparaît aussitôt. On travaille aussi avec cette idée d'insaisissable, et comment celle-ci peut se traduire en physicalité. 

 

Sur quelle forme cette démarche d'investigation s’ouvre-t-elle ? 

 

Pol Pi : Travailler sur la façon dont la performance et le soin peuvent aller ensemble nous a amenés à repenser le rapport au public. Notre travail, pour cette pièce, c'est d'inviter les gens à être avec nous, à partager certains gestes s'ils le veulent, et ainsi à affecter notre travail. Je n'utilise plus le mot « montrer » pour ce qu'on fait, je ne trouve pas qu'il corresponde. À plusieurs reprises, on nous a dit : « c'est très courageux, ce que vous faites, parce que c'est si peu spectaculaire ! » De l'intérieur, je n'ai pas l'impression d'être en train de performer. Je suis là, c'est tout. C'est une sensation nouvelle. 
Nitsan Margaliot : On s'interroge beaucoup sur ce qu'on veut atteindre : du spectacle ? de la vulnérabilité ? l'essence d'un processus en train de se faire ? La pièce est très différente selon le public qui y assiste. La pièce a été créée au Pacifique à Grenoble en janvier 2026, mais ce que nous ferons à Paris sera différent. Les gens réagissent, participent différemment, et c'est tout le matériau qui est ainsi affecté. 
Antoine Mermet : Nous sommes habituellement assaillis d'injonctions à l'efficacité : il faut être compréhensible, il faut des punchlines, il faut être instagrammable… C'est aussi un acte politique que de se demander, en tant qu'artistes, si on veut vraiment se plier à ces codes. Venant de la musique, il y a dans mon parcours deux choses importantes : l'exactitude et l'improvisation dans le même temps. Et je n'envisage ces deux notions que de façon extrêmement radicale. Je prends peur quand les situations sont trop confortables. J'aime avoir la sensation d'être dans la merde et de devoir m'en sortir. Cette recherche autour de la tendresse m'a permis de retrouver ça. 

 

Quel protocole de consentement avez-vous mis en place dans le processus de création ? 

 

Pol Pi : Nous nous inspirons du travail d'une thérapeute américaine, Betty Martin, et de son "jeu des 3 minutes". Concrètement, il s'agit de demander à l'autre son assentiment, par exemple « veux-tu que je te touche pendant trois minutes ? ». L'autre accepte ou non, négocie, adapte. On a exploré ce jeu à travers une pratique dansée que l'on nomme entre nous "danse du consentement". À mesure qu'on se déplace, on continue à se parler : « Est-ce que tu peux tenir ma jambe ? Est-ce que je peux te pousser comme ça ? » C'est une méthode très verbale, où tout se dit. On se laisse le droit de refuser. Habituellement, cette éthique du consentement n'a pas du tout cours dans la danse. Nous l'avons beaucoup pratiquée, et cela a généré une matière chorégraphique.  

 

Vous menez aussi un travail sur les archives, et la volonté de créer une archive militante pour le présent… 

 

Antoine Mermet : Nous avons été très inspirés par le travail éditorial fait dans les marges, les milieux militants et les scènes alternatives autour des années 1980, ces gens qui publiaient des fanzines avec le besoin de partager, de documenter ce qu'il se passait dans ces endroits-là. L'un des enjeux, pour nous, est aussi de créer de nouvelles archives. C'est ainsi que les interviews se sont invitées dans le travail, avec l'idée de pouvoir rendre à la communauté queer une trace des témoignages qui nous ont été offerts, sous forme de fanzines DIY (Do It Yourself – fait à la main). Pour moi il y a de l'un à l'autre, un lien évident.  

 

Des constructions genrées entourent l’idée de tendresse. Comment les avez-vous appréhendées ? 


Antoine Mermet : Comme pour le mot queer ou le mot pédé, récupérés et retournés par les personnes que ces termes insultaient, peut-être qu'il s'agit aussi de redonner à la tendresse un poids et une importance différents.  

Nitsan Margaliot : Une certaine négativité entoure effectivement la tendresse vis-à-vis de certaines identités de genre. Nous voulons effectuer à cet endroit un mouvement de détournement, en regardant la puissance de cette notion plutôt que ses assignations négatives. On se rend compte que recevoir et donner de la tendresse est un moyen de s'éloigner de la violence. La tendresse nous ramène aussi à notre corps, à nos difficultés, nos entraves et nos vulnérabilités. En partageant cela avec d'autres, on se souvient que la personne en face de nous est aussi traversée par ces choses-là. Cela crée de l'empathie, et de l'empathie peut naître une autre façon d'être au monde. 

 

 

 

Propos recueillis par Samuel Gleyze-Esteban, avril 2026.