Entretien avec Rébecca Chaillon — La Parabole du Seum 

 

Pourquoi avoir choisi la Seine-Saint-Denis comme cadre pour La Parabole du Seum ?  

 

Rébecca Chaillon : J’habite à Montreuil depuis dix ans. C’est un espace de lutte choisi, pour reprendre le concept de famille choisie, qui est très présent dans la communauté LGBTQIA+. Le foot dans Là où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute, que j’ai mis en scène en 2016, m’apparaissait un bon terrain pour parler de dominations. De la même manière le 93 est un moyen de parler de violence et de tentatives de survie. J’avais envie de me pencher sur ce départementsur lequel on a fabriqué un imaginaire dominé par les violences, la grande précarité et une mixité qui dysfonctionnerait. J’observe que les systèmes d'habitation et du service public y sont parfois délaissés, mais surtout à quel point c’était un endroit riche d'initiatives, de solidarités et d'organisations collectives. La Parabole du Seum n’est pas un documentaire sur le 93, mais plutôt un prétexte pour examiner un phénomène de fabrication de ghetto, de mise en marge urbaine ou rurale, qui, il me semble, parlera à beaucoup de spectateur·ices où qu’iels habitent.  

 

Le titre du spectacle est un clin d’œil au roman de science-fiction La Parabole de Seumeur de l’autrice noire américaine Octavia E. Butler. Cette œuvre vous a marquée ?

 

Lire de la science-fiction est une stratégie qui m’aide à tenir le coup. Notamment celle écrite par des femmes queer et des femmes queer et noires. Je suis loin d’avoir une connaissance exhaustive des romans de ce genre, notamment ceux considérés comme des classiques. La parabole du Seumeur est un des premiers textes de SF que j’ai traversés. Je me suis beaucoup identifiée au personnage de Lauren, une adolescente vivant en 2024 aux États-Unis, ici dirigé par une personne qui a tout l'air d'être Donald Trump et dans une situation climatique qui va de mal en pis. Elle crée une religion et écrit le livre « La Semence de la terre ». Je me suis inspirée de cette histoire pour écrire à mon tour des textes, des pensées, des contes pour réfléchir à la situation de crise dans laquelle nous sommes actuellement. Aussi, j’ai détourné le titre avec le mot « seum », qui, à mon sens, raconte la réinvention du langage au croisement des cultures. Ce mot arabe qui signifie venin est désormais compris au-delà d’une communauté et des locuteurs de cette langue. C’est un mot devenu polysémique, désignant à la fois la colère, l’amertume, la déception… Il concentre beaucoup d’émotions que l’on peut ressentir face au monde. 

 

Voyez-vous La Parabole du Seum comme une réponse ou une réaction au climat politique actuel ?  

 

L'anxiété, la peur, la frustration, l'envie de révolte, sont des sentiments partagés par plein de personnes qui vivent en ce moment des oppressions. J’ai envie que le spectacle soit d’une part un tableau de ressentis, où les performeurs éprouvent pour nous des émotions auxquelles nous ne parvenons pas à nous confronter, en raison de la somme de violences, notamment politiques et médiatiques, que nous recevons en permanence. D’autre part, je veux expérimenter la manière dont un système de solidarité et d'écriture collective peut être une stratégie pour survivre à cette situation. Je souhaite fabriquer sur scène une communauté soudée, composée d’individus qui n’ont pas forcément grand-chose à voir les uns avec les autres. Elle illustre la nécessité de se rassembler, avec des gens dont on n’est pas proche, que l’on ne connaît pas, pour avancer et regagner de l’espoir.  

 

Comment avez-vous auditonné les interprètes ? 

 

Sur scène, il y a sept personnes, qui sont toutes minorisées pour différentes raisons. Certaines sont très jeunes, d’autres plus âgées, parfois passées par la maladie, la demande d’asile ou le déplacement politique. Leurs vécus sont très différents, mais elles sont toutes dans le viseur de violences systémiques. Je crois que la scène doit appartenir à une grande mixité de personnes : c’est pour cela que j’ai choisi de m’entourer d’interprètes qui n’ont pas la même expérience scénique, certains dont c’est le métier et d’autres qui montent sur scène avant tout pour défendre quelque chose. Dans ce spectacle, il n’y a que des personnes grosses. La question d’être un corps gros m’a chahuté ces derniers temps et je me devais de faire l’effort de l’interroger vraiment. Carte noire nommée désir (2021), m’a permis d’inventer une communauté de femmes noires, de la vivre, de l'éprouver pendant un certain temps. J’avais envie de faire la même chose avec une communauté de personnes grosses, pour me sentir moins seule dans ma manière de me regarder, de m’ostraciser, mais aussi d’entendre et de partager différents récits sur cette question. Être ensemble, en groupe, nous permet d’autant plus de questionner comment nous sommes perçus et occupons l’espace.  

 

Vous êtes allée à La Nouvelle-Orléans dans le sud des États-Unis, en amont de la création de ce dernier spectacle. Qu’avez-vous rapporté de ce séjour ? 

 

J'avais très envie de voir et d’éprouver cette résistance culturelle, très subversive, caractéristique de La Nouvelle-Orléans. Je pense que ce séjour a confirmé des choses que j'avais envie detrouver, même si en deux mois, ma perception est restée un peu superficielle. J’y étais pendant Mardi gras et j’ai pu voir les Seconde Lines, ces processions musicales et dansées en costumes chatoyants qui reprennent les codes de funérailles pour déployer une grande fête. Voir la population se permettre de transgresser les lois, les attitudes, les genres, et récupérer l'espace de la ville m’a fait ressentir une grande puissance, qui s’est inscrite profondément dans mon corps. Je me souviens d’un endroit où des commerces avaient été détruits pour construire une route : des centaines de personnes s’étaient rassemblées sous ce pont, certains twerkaient, d’autre étaient à cheval, à moto ou faisaient cuire des grillades sur des barbecues à l’arrière des voitures… Ça peut paraître un peu cliché, mais ça m’a vraiment habité d’être là-bas et j’ai envie de transmettre cette énergie à mon tour.  

 

 

 

 

Propos recueillis par Belinda Mathieu, avril 2026.