Entretien avec Ruth Childs et Cécile Bouffard — Such a Devoted Bunch

 

Votre collaboration se situe aux confins de la danse et de la sculpture. Qu’est-ce qui vous relie ? 

 

Cécile Bouffard : J’ai découvert le travail de Ruth Childs en 2019 avec son solo fantasia. J’ai tout de suite pensé qu’il y avait des résonances avec le mien. À ce moment-là, je commençais à inclure des corps, des personnes dans mon travail de plasticienne, mais par le biais de la photo uniquement. J’avais envie d’intégrer des interprètes et du mouvement. J’ai pensé que ce seraitpossible de collaborer avec Ruth sur ce terrain-là, d'autant que nous avons toutes les deux unemanière similaire d’aborder les choses, très intuitive. 
Ruth Childs : Moi non plus, je ne connaissais pas son travail. Mais en commençant à échangeravec Cécile Bouffard, nous nous sommes spontanément retrouvées en plusieurs points, avec des références, des envies et des curiosités assez semblables. Nous nous sommes lancées dans le projet delicate people (2021), une performance que j’interprète avec plusieurs sculptures de Cécile — un travail autour de figures marginalisées, vivant autrement, parfois en dehors de la société. La rencontre avec ses sculptures m’a profondément touchée. Si j’ai l’habitude de travailler avec l’imaginaire, en me racontant des choses qui ne sont pas forcément comprises par le public, j’ai vraiment eu l’impression que ses sculptures apportaient une couche supplémentairede secrets, et donnaient accès à un troisième monde, mi-ludique, mi-sérieux, ni abstrait ninarratif… 

 

Ruth, vous avez déjà créé plusieurs solos, où la place de la musique est importante, maisvous n’aviez pas encore travaillé avec des objets ou de la matière… 

 

Ruth Childs: Ce dialogue entre le corps et la matière ne m’est pas inconnu (The Goldfish & the Inner Tube, 2018), mais, avec le travail de Cécile, il prend une tout autre forme. C’est comme siun autre corps entrait dans l’espace. Ses sculptures sont remplies d’histoires. Sur le plan physique, elles sont tout aussi intéressantes : à la fois sensuelles, rigides et drôles. On peut les prendre, les toucher, les appréhender de mille manières. Elles déclenchent immédiatement l’envie de réagir, de faire quelque chose avec elles, que ce soit de manière ésotérique ou simplement ludique… 
Cécile Bouffard : Quand je travaille sur mes expositions, j’imagine l’accrochage comme un tableau : les sculptures sont presque des personnages. Elles contiennent en elles plusieurs signes, qui donnent lieu à différentes lectures. Concrètement, elles sont faites en bois, puis enduites et peintes de façon à donner l’illusion d’un autre matériau, comme le cuir, la céramique ou encore le métal. L’ambiguïté réside à la fois dans la matière et dans la forme. Mes sculptures créent uneillusion de mouvement : l’œil ne se pose jamais. Elles semblent dotées de caractères humains, traduisent des comportements ; je les pense parfois comme de petites caricatures, voire commedes dessins animés… 

 

Avec votre nouvelle création, Such a Devoted Bunch, vous vous inspirez de rituelsd’appartenance et d’enthousiasme… 

 

Ruth Childs: Nous nous concentrons sur les notions d’enthousiasme et d’obsession, en cherchant à comprendre ce qui rassemble les gens : du besoin de passer du temps ensemble dans le cadre de « loisirs » à celui de défendre des intérêts ou des passions communes, en dehors du monde du travail… Nous avons par exemple observé les pratiques de certain·es collectionneur·euses, de sectes ou encore de différentes communautés. Sans vouloir aborder directement la question religieuse, il se trouve que j’ai grandi à proximité de reliques de communautés Shakers (Nouvelle-Angleterre). Cécile, de son côté, a pensé aux Pearly Kings and Queens, un groupe anglais qui décorait ses costumes de boutons pour manifester son soutien à certains mouvements sociaux à la fin du XIXe siècle. Pour des raisons très différentes, tous ces groupes partagent un même besoin fort : être ensemble, en dehors de toute contrainte productiviste. 

Cécile Bouffard : Le groupe, l’enthousiasme et les rituels qui leur sont attachés nous onteffectivement intéressées, mais il ne s’agit pas d’une démarche anthropologique. Nous ne cherchons pas à reproduire ces rituels sur scène : ce sont plutôt des clins d’œil… Ce que nous gardons en tête, c’est l’appartenance à un groupe à travers des gestes, ainsi que la possibilité d’ensortir – et aussi, la notion de dévotion. 

 

Comment cela se traduit dans votre dispositif ? 

 

Cécile Bouffard : Avec delicate people, nous avions fait le choix de la déambulation et d’une grande liberté d’écriture. La performance se jouait aussi bien en intérieur qu’en extérieur. 
Avec Such a Devoted Bunch, ce sera très différent. La pièce se déploie dans un dispositif quadrifrontal, avec le public placé tout autour. Le plateau, où évoluent les trois danseuses et les sculptures, devient comme une bulle : un milieu dans lequel il se passe des choses, où l’on endosse des rôles, où quelque chose se joue. 
Un mini-système dont on peut s’extraire et auquel on peut revenir ponctuellement… 

Ruth Childs : En effet, la forme était plus errante dans notre précédente pièce. Pour Such a Devoted Bunch, l’espace est plus condensé, et le public est assis à l’intérieur même de cedispositif. En termes de chorégraphie, cela implique de jouer pour des spectateur·ices qui entourent le plateau, de penser une adresse pour les quatre faces du dispositif quadrifrontal, et de jongler avec les notions de milieu et de périphérie… 

 

Vous jouez aussi avec la notion de grande proximité avec le public. 

 

Ruth Childs : Notre aire de jeu est réduite, ce qui nous permet de créer une forme de tension au sein du dispositif. Le public est invité à regarder de très près, à se sentir inclus dans la pièce. Il ne s’agit pas pour lui d’être à distance, comme derrière une fenêtre, mais d’assister à cette cérémonie, à cette performance, comme s’il était à l’intérieur, invisible. Cette proximité a aussi des incidences sur la chorégraphie : elle permet de jouer avec des micro-détails, visibles de près – des fragments de corps, des doigts, des dents… Nous ne cherchons pas à provoquer le public, mais à le convoquer dans une situation étrange, où il est à la fois spectateur et voyeur. 

 

 

 

Propos recueillis par Sylvie Martin-Lahmani, avril 2026.