Entretien avec Séverine Chavrier
Quelle matière constitue la base de cette pièce dont le sujet, au fond, est l’amour ?
Séverine Chavrier : C’est un ensemble hétérogène. D’un côté, il y a des fragments de textes d’autrices qui forment le socle intellectuel sur lequel je me suis construite, comme Marguerite Duras, Annie Ernaux et d’autres, et, face à celui-ci, il y a le vécu et la parole d’un quatuor de comédiens et comédiennes d’une vingtaine d’années qui jouent au plateau. En confrontant ces jeunes gens à des récits plus anciens, hétéronormés et passionnels, je cherche à comprendre et esquisser les nouvelles politiques de l’amour ; comment elles et ils s’engagent, transgressent (ou pas), envisagent la conjugalité, la sexualité, le genre ? Comment elles et ils mettent en scène le désir ?
Qu’est-ce qui vous a étonnée en faisant parler cette génération ? Où voyez-vous les différences les plus saillantes avec la vôtre ?
SC : Rien, me semble-t-il, ne leur fait plus peur que le sentiment, l’émotion et l’abandon de soi. À l’inverse, moi, à leur âge, je pouvais vivre les relations en m’oubliant complètement. Ce dont je pouvais faire l’expérience alors serait difficilement envisageable aujourd’hui. Dans Aria da Capo, que j’ai créée en 2019, la question du désir masculin était au cœur du propos. Cette pièce-là, qui est en quelque sorte l’envers d’Aria da Capo, traitera davantage du désir féminin, du corps des femmes, de leur érotisme, ou plutôt de leur puissance érotique. Je prends bien garde à ne pas trop essentialiser les hommes et les femmes. Pour avoir travaillé sur les études de genre lors de mon parcours en philosophie, à la faculté, je suis bien consciente que le genre est une construction sociale et historique, mais quand même, il y a quelque chose de très particulier dans le rapport des femmes à leur corps. Deleuze en parle très bien d’ailleurs, dans cette citation que je simplifie : « Le corps féminin acquiert un nomadisme qui lui fait traverser les âges, les situations, les lieux ».
Comment avez-vous choisi de transcrire toutes ces idées sur scène ?
SC : Avec le langage théâtral qui est le mien. Enfin, théâtral… Antithéâtral d’une certaine manière, puisque je ne cesse de me battre contre le théâtre, avec mes propres outils. Je pars beaucoup du son et de la musique, qui me permettent de plonger l’équipe dans un état particulier. Parfois, ce sont juste des fréquences, des sons un peu flottants… J’instille des références cinématographiques. Je me sers de la matière qui se trouve au plateau et de l’improvisation entre les comédiens et les comédiennes, avec laquelle je sculpte ce qui va advenir. Avec une nouveauté tout de même : la scénographie est bi-frontale ; c’est-à-dire que le public est installé de part et d’autre de la scène, dans des gradins, de telle sorte que les gens se regardent au travers de la pièce. Le décor figure un lieu clos, un espace privé, un périmètre de conjugalité constitué, entre autres, d’une bibliothèque, d’un lavabo, d’une penderie, de divers objets du quotidien… Ainsi, les spectateurs et spectatrices seront mis dans la situation de voyeurs, et les acteurs et les actrices donneront l’impression d’être emprisonnés ; la scénographie raconte une brèche dans la structure normative. Aussi, nous travaillons beaucoup avec les avatars, les messages, les téléphones. L’idée consiste à montrer des corps fragmentés au sein d’un espace domestique. Cette idée des corps fragmentés continue de me travailler depuis Absalon, Absalon !, créée en 2024, à l’occasion du festival d’Avignon.
Et pourquoi avez-vous choisi cet espace conjugal ? Pourquoi pas un café, une rue, une boîte de nuit, une forêt ?
SC : Parce que les gens et les jeunes en particulier ne rêvent qu’à ça aujourd’hui : vivre ensemble, s’engager, amenuiser les risques, limiter la casse, se réunir autour de contrats… Je trouve cela fou. De mon point de vue la domesticité tue l’amour. Pour que le désir soit au centre de votre vie, il faut abandonner la conjugalité. Derrière cette problématique, c’est le romantisme contre la bourgeoisie.
Pourquoi ces questionnements autour des modalités de l’amour arrivent-ils à ce moment-là de votre vie ?
SC : Sûrement à cause de la distance, qui me sépare de ces jeunes gens. Parce qu’une fois encore, à leur âge, j’étais très différente. Parce que la génération qui arrive, la leur, fait toujours le procès de la génération précédente, la mienne en l’occurrence ; il y a une intransigeance que l’on perd en vieillissant, une exigence folle. Parce que, malgré tout, l’adolescence demeure l’âge de tous les possibles. Parce qu’enfin, je fais ce détour par l’amour, pour traiter un sujet qui me tient à cœur depuis longtemps, car je le trouve profondément subversif : la tendresse.
Pourquoi dîtes-vous cela ?
SC : Vous voyez beaucoup de tendresse sur les plateaux de spectacle en France ? Des corps qui se relâchent ? Des corps qui se touchent ? Il y a un vrai terrain à explorer à cet endroit-là. Parce que la tendresse est faite de silences, et que le théâtre cherche tout le temps à meubler. Comment on s’effleure sur une scène ? Comment performer une rêverie autour de la sexualité ?
Revenons-en à la musique, qui joue toujours un rôle essentiel dans vos créations. Quelle sera sa place ? Qu’entendra-t-on ?
SC : Le son dans mes spectacles est une énergie. Avec elle, je dirige les acteurs et les actrices. On entendra de la musique de chambre et de la musique actuelle. Il y aura aussi un piano, sur scène. Cette musique et ces sons participeront à de la danse, par moment. C’est elle qui nous guide dans la captation vidéo. C’est elle qui donne une cohérence à ces scènes qui s’imbriquent les unes dans les autres. La clef en quelque sorte. Enfin, je l’espère.
Propos recueillis par Igor Hansen-Love, octobre 2025.