Entretien avec Tianzhuo Chen et Siko Setyanto — Ocean Cage

 

Quel a été le point de départ de votre performance Ocean Cage ?

 

Tianzhuo Chen : Siko et moi présentions une autre pièce en Allemagne en 2022. Nous devions ensuite rentrer dans nos pays respectifs, mais la pandémie m'a empêché de retourner en Chine. J'ai finalement passé plusieurs mois en Indonésie, où j'ai découvert Lamalera, un village de pêcheurs de l'île de Lembata doté d'une culture ancestrale très forte. J'ai invité Siko à m'y rejoindre pour rencontrer la communauté et faire l'expérience d'un autre mode de vie. Grâce à lui, nous avons noué des liens étroits avec les habitant·es et commencé à filmer, sans savoir encore ce que deviendrait ce matériau. Ce n'est que plus tard qu'il s'est transformé en performance.
Siko Setyanto : Au départ, je me laissais simplement imprégner par ce que nous vivions sur l'île. Ce n'est que près de deux ans plus tard, lors des premières répétitions à Berlin, que tout a pris sens. J'ai alors compris ma place au sein de l'œuvre et la manière dont nous allions l'interpréter ensemble.

 

Comment ce dialogue artistique s’est-il construit au fil du projet ?

 

TC : Je conçois la création comme une relation à double sens. Je construis un environnement dans lequel chaque élément — la scénographie, la vidéo, le son, et même l'odeur du lieu — est là pour soutenir le personnage et l'univers dans lequel il pénètre. La manière de bouger, de réagir aux objets et d'habiter l'espace de Siko transforme constamment l'œuvre. Rien n'est figé : nous nous influençons mutuellement tout au long du processus.
SS : Au départ, je suivais principalement la vision de Tianzhuo, puis j'ai progressivement contribué non seulement comme interprète, mais aussi sur le plan chorégraphique. Cette évolution repose avant tout sur la confiance. Tianzhuo imagine un univers, mais me laisse la liberté de l'explorer et de façonner mon rôle de l'intérieur. Nous n'avons pas toujours besoin de verbaliser ; notre communication est souvent intuitive, ce qui permet à la pièce de continuer à évoluer.

 

Pourriez-vous nous en dire plus sur le paysage sonore imaginé par Kadapat et Nova Ruth ?

 

SS : Nova Ruth plaisante souvent en disant qu'elle vit comme une pirate tant elle passe de temps en mer ; ce lien avec l'océan irrigue aussi la pièce. Ce que j'apprécie particulièrement, c'est la manière dont les musicien·nes travaillent avec les interprètes. Bien que leur musique soit contemporaine, leur approche rappelle les formes traditionnelles du spectacle indonésien, où musicien·nes, danseur·euses et acteur·ices restent constamment à l'écoute les un·es des autres. La musique ne soutient pas seulement mes mouvements. Elle les accompagne, y réagit et évolue avec eux.
TC : Le groupe Kadapat réinterprète le gamelan balinais dans une veine contemporaine et électrique, en associant deux instruments qui, traditionnellement, ne seraient jamais joués ensemble : le Gendèr un instrument en métal lié au rituel et au culte, et le Jègog un instrument en bambou utilisé lors des cérémonies de la vie quotidienne, comme les mariages ou les funérailles. Ce dialogue entre le sacré et l'humain résonne avec Ocean Cage, où Siko oscille entre les figures du dieu, du pêcheur et de l'ancêtre, faisant écho aux croyances de Lamalera, où les ancêtres servent de médiateur·ices entre les vivant·es et le monde spirituel. La musique ne se contente pas d'accompagner la performance, elle en révèle les différentes strates.

 

Cette rencontre entre différents univers est au cœur de votre travail, Tianzhuo, puisqu’il mêle spiritualité, mythologie, culture pop et esthétique numérique. 

 

TC : Oui, je m'intéresse aux lieux qui révèlent des réalités parallèles au sein de notre monde. Pour la performance Trance, par exemple, j'ai vécu quelque temps dans un monastère bouddhiste au Tibet. Ce qui me fascinait n'était pas le contraste entre tradition et modernité, mais leur coexistence naturelle. Les jeunes moines suivent les enseignements bouddhistes tout en utilisant TikTok, des iPhone ou en parlant de Taylor Swift. C'est cette coexistence qui m'intéresse : des systèmes de croyance, des technologies et des visions du monde qui ne se remplacent pas, mais existent simultanément. Mon travail consiste à rendre visibles ces différentes réalités et à créer des environnements que les interprètes comme le public peuvent habiter, chacun·e y projetant ses propres associations.

 

Quel dispositif de présentation avez-vous conçu pour le Festival d’Automne ?

 

SS : Chaque présentation d'Ocean Cage semble inédite, car la pièce n'est jamais figée. 
TC : Oui, elle s’inscrit dans la durée. Pour l’ouverture de l’édition 2026 du Festival d’Automne, elle se déploie dans plusieurs espaces. Dans une salle, nous présentons la performance immersive originale, tandis qu'une autre accueille une installation gonflable avec vidéo, accessible avant et après le spectacle. Pour moi, la performance en direct et la vidéo jouent des rôles différents. L'une repose sur l'immédiateté d'une expérience partagée, l'autre revêt une dimension plus narrative. Après la performance, le public est invité à une séance d'écoute dans la piscine du Théâtre de la Cité internationale, autour d'une autre version filmée d'Ocean Cage, créée dans un théâtre traditionnel japonais. Nous n'avons jamais présenté le projet sous ce format élargi auparavant, ce qui le rend particulièrement stimulant !

 

À quel type d’expérience invitez-vous les spectateur·ices ? 


TC : Nous espérons que le public viendra avec curiosité et se laissera porté par la pièce. C'est une invitation à traverser ce paysage océanique avec nous, à dériver au fil du son et des images, jusqu'à retrouver une forme d'immobilité. Plutôt que de chercher à comprendre l'œuvre intellectuellement, nous souhaitons qu'elle soit pleinement vécue.
SS : J'aimerais que chacun·e reparte avec un ressenti, qu'il s'agisse de joie, de calme, de soulagement ou simplement du sentiment d'avoir traversé une expérience intense. Le public fait partie intégrante de la performance ; sans lui, elle reste incomplète. J'aime penser que chacun y prend part, presque comme dans un rituel. Si cette rencontre a lieu, alors nous aurons créé ensemble quelque chose de significatif.

 

Propos recueillis par Cassandre Langlois, juillet 2026.