Entretien avec DOM- —Darkness Picnic
Comment vous avez décidé de travailler à partir du film de Peter Weir ?
Leonardo Delogu : C'est un film qui nous tient très à cœur. Il traite de thématiques cruciales : la colonisation britannique en Australie, le saut technologique de la révolution industrielle, au début du XXe siècle, qui transforme complètement la société, et ce moment de l'époque victorienne où le pouvoir décide d'imposer sa morale sur les comportements et les habitudes des gens.
Valerio Sirna : Darkness Picnic est un hommage à cette œuvre, mais c’est aussi une réaction au fascisme global qui monte partout dans le monde, avec le sentiment qu'on est dans le même type de transition technologique que celle qui s'est produite à la fin du XIXe siècle, et qu'on fait face à la même réaction du pouvoir face à ce grand changement. L'époque victorienne nous sert de métaphore pour penser le fascisme aujourd'hui.
Une dimension queer est présente dans le livre et dans le film. Quelle place prend-elle dans la pièce ?
LD : Le sentiment lesbien est un aspect souterrain de l'histoire. La sexualité, l'attraction des corps s’expriment dans les regards des jeunes filles, dans leurs silences aussi. Mais le queer, pour nous, est avant tout une façon de refuser la clarté et la linéarité dans la structure même de la pièce. C'est déplacer continuellement le point de vue du spectateur. C'est aussi lui offrir un espace d'intimité où ils peuvent aborder des sujets personnels avec des inconnus, de façon très queer, en faisant confiance à la présence de cet autre qu'ils ne connaissent pas. Et le temps prend l’habit de la queerness : discontinu, lent, et tenu par aucune attente.
Les humanités environnementales et l'écologie queer sont au centre de votre réflexion. Comment ces préoccupations s'expriment-elles dans le travail ?
VS : Ce que nous montrent les sciences humaines et l'ensemble des champs des recherche qui s'intéressent à la crise socio-environnementale, c'est que pour repenser le monde et mettre en place des manières de vivre sur une planète abîmée, il faut pouvoir s'affranchir des disciplines, et maintenir la théorie et la pratique étroitement liées. C'est pour cela que sur nos projets, nous cherchons des formes et des assemblages nouveaux. Afin que la critique ne nous paralyse pas, mais permette au contraire d’imaginer d'autres futurs.
LD : Notre travail s'intéresse depuis toujours à la relation de l'humain au paysage. Les premiers travaux qu'on a faits se déroulaient près d'usines polluantes et des gens qui y travaillent, et on a, par exemple, effectué une marche de dix jours dans le sud de l'Italie, dans un paysage occupé par l'industrie pétrolière. L'aspect politique de notre travail s’inscrit dans une méthode, dans la façon dont on produit, dont on implique les gens. Cela se fait dans des processus longs, avec la volonté de rendre aux communautés ce qu'elles peuvent nous donner au sein même de ce cadre, ou de la relation possible. Dans Picnic at Hanging Rock, la libération des filles passe par une relation érotique avec le paysage, une sorte d'éco-sexualité. Le film met très bien cela en scène, et c'est aussi pour cela qu'il nous intéressait.
En parallèle, vous êtes engagés dans des mouvements politiques de défense des travailleurs du secteur artistique en Italie. Quelles actions menez-vous ?
VS : Nous faisons partie du collectif féministe queer Il campo innocente, qui s'occupe de violences, de sexisme et de précarité dans le monde de l’art. Nous sommes également actifs au sein mouvement Vogliamo tutt'altro, avec lequel nous avons participé à de nombreuses luttes ces dernières années contre le gouvernement Meloni, lequel a ouvertement décidé d'attaquer la scène des arts vivants et de déconstruire les financements publics. Le gouvernement Meloni a été une catastrophe pour beaucoup de théâtres, festivals et compagnies qui se sont retrouvés d’un coup dépourvu de leurs subventions. La réaction a été très forte.
LD : Notre mouvement entretient un lien fort avec le mouvement palestinien. En mai, il y a eu un moment très fort de protestation contre le pavillon israélien à la Biennale de Venise. Plus de 30 pavillons sont restés fermés et des artistes ont refusé de se rendre à la Biennale. Nous avons également participé à faire advenir la première grève culturelle générale en Italie. Cela peut paraitre complexe de se mobiliser dans le secteur culturel, car la précarité de nos vies rend toute organisation très difficile. Mais pour la première fois, on arrive à faire dialoguer les gens des arts vivants, les employés des musées, les artistes et les techniciens. Ça n'était jamais arrivé pour l'instant.
Comment la parabole de Darkness Picnic interagit-elle spécifiquement avec le contexte italien ?
LD : Darkness Picnic naît directement de la complexité à travailler dans le contexte conservateur italien, dans un moment où les institutions font la guerre à tout ce qui s'éloigne du patrimoine classique. Dans ce contexte, faire une pièce de trois heures, pour 80 personnes plutôt que 800, c'est déjà une forme de résistance au marché. Le fascisme et Meloni ne sont pas nouveaux pour nous en Italie. Ce qui est nouveau, c'est la vague fasciste mondiale en cours. Quand cette vague atteint une telle hauteur, essayer de comprendre quel est le rôle de l'art devient douloureux. Notre travail réagit à cela.
Le spectateur fait partie intégrante du dispositif de Darkness Picnic. Comment pensez-vous son inclusion ?
LD : Je suis souvent mal à l'aise face aux pièces qui essaient d'impliquer le public. Le défi, pour nous, était de construire un environnement dans lequel le public puisse naviguer librement, mais au sein d'une dramaturgie assez structurée. Le dualisme sujet-objet, public-scène incarné par l'architecture d'un théâtre instaure un certain rapport de pouvoir : en réinventant un espace, une architecture, nous essayons de mettre en place un autre type de relation, et d'amener à réfléchir sur la relation entre corps et paysage, entre humain et non-humain.
VS : C'est aussi un travail sur la passivité. Le public est habituellement placé dans une posture passive, une posture de réception. Mais nous savons que les spectateurs donnent aussi beaucoup à la scène. Je crois que l'espace-temps qu'on propose offre les conditions pour négocier différemment cette relation.
Propos recueillis par Samuel Gleyze-Esteban, avril 2026.