Alexandre Sokourov Des pages cachées

[Cinéma]

On connaît bien Alexandre Sokourov pour une œuvre marquée par son  approche esthétique et spirituelle, son lyrisme sombre dont la charge émotionnelle naît souvent d’une appréhension sensualiste du monde liée à un sens certain de l’abstraction.
On connaît moins l’« intonation » de sa voix dans la présentation, le montage de documents sur l’histoire de la Russie soviétique et post-soviétique, qui magnifie « le bruit du temps » (Ossip Mandelstam). Ces « pages cachées » dont nous découvrirons quelques chapitres inédits en France, sont articulées dans ce programme à des œuvres de fiction ou des documentaires, essais, élégies, souvent montrés et admirés.
Parmi ces inédits :
Léningrad. Rétrospective (2010), un film nouveau, travail de longues années, dont six épisodes sur quinze sont montrés : les actualités filmées de Léningrad de 1957 à 1990 apparaissent dans une « compilation–montage » conçu par le cinéaste. Journaux entiers, coupures dans les images d’archives, introductions d’éléments extérieurs dont certains extraits de films de Sokourov, travail sur la bande son et création d’une musique. Un événement qui fait deviner le sens caché de cette présentation officielle de l’histoire soviétique en train de s’écrire et de s’imposer dans ces Leningradskaïa kinokhronica.
 Et rien de plus (1982), ou le point de vue d’un cinéaste russe replaçant la deuxième Guerre mondiale dans un contexte international, loin du point de vue « russo-centriste » dominant dans son pays. Un film qui dévoile les sentiments de Sokourov pour l’Europe et les européens, ainsi que son attirance pour le Japon.
Élégie de la vie, Rostropovich. Vishnevskaya (2007)
Mstislav Rostropovitch apparaît pour la première fois dans Élégie de Moscou (1987), alors qu’il joue à Paris pour l’enterrement d’Andrei Tarkovski, leur ami commun. Dix-huit ans plus tard, à la demande du musicien, Sokourov commence ce documentaire avec une équipe entièrement russe. Répétitions, concerts, célébration du cinquantenaire de mariage du couple Rostropovich-Vishnevskaya, vie quotidienne de l’épouse dans l’Opera Center qu’elle a créé à Moscou, interviews dans la maison de St Peterbourg... autant d’événements qui tissent la trame des élégies, « doux souvenirs de ce qui a existé, que l’on voudrait faire revenir et qui ne reviendra jamais ». Dans la même période, Sokourov écrit pour Galina Vishnevskaya le rôle principal du film Alexandra. Un personnage alliant force et sentiment de miséricorde, dessiné pour refléter le rayonnement de son compagnon et alter ego.

Né en Sibérie en 1951 d’un père militaire qu’il accompagne en Pologne et en Turkménistan, Alexandre Sokourov suit des études au VGIK (l’école de cinéma de Moscou) avant de réaliser des documentaires. Son film de fin d’études, La Voix solitaire de l’homme (1979) est refusé par la direction du VGIK mais suscite l’admiration et l’amitié d’Andrei Tarkovski. Certains de ses documentaires, réalisés pour les studios de Léningrad (Lenfilms) seront, de la même façon, refusés par le gouvernement. Longtemps, Alexandre Sokourov sera un cinéaste acharné à poursuivre une œuvre menacée par la censure. Le dégel et la perestroika libèrent enfin son cinéma. À partir de 1988, il réalise une série de films-essais, notamment la série intitulée Élégies. La trilogie Le Deuxième cercle (1990), La Pierre (1992), Pages cachées (1993), Mère et fils (1997) et plusieurs prix internationaux le placent définitivement sur le devant de la scène.
En vingt ans, Alexandre Sokourov a réalisé plus de quarante films, essais, documentaires, longs métrages de fiction, adaptations littéraires (Bernard Shaw, Flaubert, Dostoïevski),  « portraits » de personnages historiques (Hitler, Lénine, Hirohito)  ou de simples personnes russes (Maria, Alexandra) ou japonnaises (Une vie humble, Dolce).