Baithak, un salon pour la musique
classique de l’Inde

[Musique]

On raconte que les sept notes de musique classique indienne, dont les principes figurent dans les Veda, les écrits fondateurs (Sama Veda), ont pour origine les chants d’oiseaux et les cris d'animaux – paon,
grenouille, éléphant, cheval, cataka l'oiseau mythique –, sa, re, ga, ma, pa, dha, ni.
La musique hindustani est caractéristique du l’Inde du Nord, elle s’est developpée sous l’influence des Moghols et de la culture arabe et perse, tandis que la musique carnatique, née au XIVe siècle, appartient à la culture de l’Inde du Sud. Elle prend son nom de la province du Karnataka. Les deux styles ont en commun le système des modes (raga) et des rythmes (tala).
Dans la Chapelle du Couvent des Récollets, aménagée pour créer un espace intime et permettre une écoute de proximité, quatre groupes de musiciens jouent sans amplification
Historiquement, musique et danse classiques indiennes sont nées et n’ont longtemps été jouées que dans les temples et les palais royaux. L’intimité qu’offraient ces lieux enclos et révérés répond à leur grandeur divine ou royale : à l’architecture imposante et intimidante des temples et palais s’opposait une atmosphère vive et chaleureuse.
Le terme « baithak » (du sanscrit : assis ensemble) suggère un lieu, un salon, où se réunissent quelques personnes seulement. Cet espace restreint garantit la proximité entre des artistes et une audience, et crée entre eux une relation étroite et constante, une interaction intime et mutuellement enrichissante. Aussi, le baithak est-il idéal pour la musique classique de l’Inde.
L’esthétique indienne traditionnelle, qui a toujours cours aujourd’hui dans ses formes classiques, veut que seuls soient admis dans le cercle du baithak les initiés, les semblables, les Sahridaya : ces êtres sensibles, susceptibles d’apprécier un art raffiné, pourraient, de par leurs inclinations, apprécier la musique dans toutes ses nuances et couleurs. Les baithak se faisant de plus en plus rares, et les espaces dédiés – auditoriums et autres salles d’une grande neutralité – de plus en plus vastes, le public, assis bien loin, ne peut plus percevoir toutes les exquises subtilités et fines ornementations de la musique. La démocratisation des arts classiques en Inde a eu un effet à double tranchant : si les formes classiques sont aujourd’hui plus accessibles que jamais au plus grand nombre, la richesse de leur esthétique s’en voit érodée d’autant.
La musique, dans la tradition classique indienne, s’adresse à Dieu, aux multiples divinités qu’il incarne, ou au pouvoir, au mécène. La proximité physique dans les temples ou les palais permettait à l’artiste d’évaluer le plaisir qu’il communiquait aux destinataires de son art. Rasa, le plaisir esthétique, se doit d’être convoqué, vécu et savouré, collectivement.
On observe aujourd'hui en Inde quelques tentatives pour revenir à des espaces intimes d’écoute et encourager la réémergence de l’âge d’or de la rasikata (l’esthétique savourée collectivement), réaffirmant ainsi son rôle, un temps délaissé, dans la perception de l’art musical et réhabilitant la grandeur de la musique ou de la danse classiques.

Ashok Vajpeyi

Meeta Pandit
(chant hindustani) est la petite-fille et disciple de Padma Bhushan Krishna Rao Shankar Pandit, doyen de la musique du Nord de l’Inde au XXe siècle ; son père est le légendaire L. K. Pandit. Elle appartient à la sixième génération de musiciens et en est la seule fille.
Profondément enracinée dans les modèles traditionnels du chant classique hindustani, elle est l’héritière de la Gharana de Gwalior, École musicale de Gwalior, un style apparenté au khayal, qui fut créé par son arrière-grand-père, Krishnarao Shankar Pandit. Elle a appris la musique selon l’enseignement traditionnel en Inde, le guru-shishya parampara (du hindi, litt. tradition maître-disciple), elle enseigne également aujourd’hui.

Kamal Sabri (sarangi) est le fils du célèbre joueur de sarangi Ustad Sabri Khan ; il est l’héritier d’une lignée de sept générations de musiciens. Devenu un virtuose de grande réputation après avoir suivi l’enseignement de son père dès ses cinq ans, il représente aujourd’hui l’École musicale (Senia Gharana) de Rampur établie par ses ancêtres.
Le sarangi, le violon indien, est une vièle à manche court, avec archet, de l’Asie du Sud particulièrement attaché à la musique de l’Inde du Nord. Il possède une caisse de résonance rectangulaire et un manche sans frettes. Trois ou quatre cordes mélodiques sont placées sur les chevalets ; une quarantaine de cordes de résonance sont sous le chevalet.

Vijay Venkat (flûte et vichitra-veena) est né dans le sud de l’Inde à Madras. Versé en philosophie et en anthropologie qu’il a étudiées à l’Université de Madras, il joue avec autant de facilité et de talent du violon, de la flûte ou de la vichitra-veena. Vijay Venkat demeure très attaché à la tradition et aux principes de la musique carnatique et à sa spiritualité.
La flûte traversière en bambou est l’un des trois instruments sacrés et révérés dans l’Inde du Sud, avec la veena et le mridangam. La veena, sous les différentes formes de vichitra-veena ou rudra-veena, est l’instrument de la Déesse de la parole et de la musique, Saraswati.

O. S. Vaidyanathan ou Arun (chant carnatique) est l’un des chanteurs les plus populaires de son pays. Sa voix caractéristique, reconnaissable, la variété de son répertoire, sa maîtrise des musiques hindustani et carnatique, son interprétation des ragas classiques comme des chants dévotionnels l’ont fait apprécier par un large public en Inde et à l'étranger. Si c’est en concert qu’il se produit le plus souvent, il a aussi accompagné des récitals de danse et composé des musiques de film. Actif dans le domaine de l’enseignement, il a fondé à Madras l’association Alpana pour la formation des jeunes talents.