Tristan Murail / Joshua Fineberg / Hugues Dufourt / Jason Eckardt Empreintes / After Serra...

[Musique]

On sait les liens privilégiés que les pères fondateurs de la musique spectrale ont toujours entretenus avec l’Amérique : Tristan Murail enseigne aujourd’hui la composition à l’Université de Columbia durant les années 1980, donna de fréquentes conférences à Berkeley. Mais de quelle manière cette présence peut-elle se faire entendre, concrètement, dans la musique des jeunes compositeurs américains ? C’est ce que mettent en lumière, en deux concerts confrontant les œuvres de ces derniers à quelques partitions phares du courant spectral, l’Ensemble Fa et l’Ensemble 21.
C’est aussi l’occasion de proposer une nouvelle vision d’un certain « minimalisme » américain : un minimalisme qui serait, pour ces compositeurs trentenaires, comme la transposition musicale quasi littérale des recherches menées, dans le champ des arts visuels, par leurs aînés de l’Art minimal. Dans les Empreintes (1995) de Joshua Fineberg, ancien élève de Tristan Murail, le mariage entre les quatorze instruments de l’ensemble et les traitements électroniques en direct donne naissance à des paysages sonores intenses comme les sculptures de néons de Dan Flavin, déstabilisants comme les gigantesques pièces environnementales de Richard Serra. Serra, dont les œuvres, par leur impact à la fois « monolithique » et « physique », ont justement inspiré à Jason Eckardt – compositeur influencé aussi bien par la musique populaire (il a été guitariste) que par les avancées esthétiques de la Seconde École de Vienne – une partition dans laquelle l’expressivité passe par l’abandon de nos repères, et l’écoute de nos sensations. Voilà une musique qui confère au temps et à l’espace une dimension profondément plastique, idéalement prolongée par les méditations transcontinentales et uchroniques de Hugues Dufourt. Donnée en création française, sa
vision de L’Afrique d’après Tiepolo (2004-2005), pour piano et sept instruments, part d’un accord du piano pour opérer un subtil enchaînement de métamorphoses, de couleurs et de formes changeant en permanence : des paysages, ou plutôt des expériences sonores pures comme les fresques des maîtres baroques, mais également
vibratiles et envoûtantes comme les installations lumineuses de James Turrell. Une musique qui semble « adoucir le cours du temps », pour reprendre le titre de la pièce de Tristan Murail proposée en ouverture – ou du moins l’infléchir, le déformer, le faire vibrer.