Claude Régy La Barque le soir

[Théâtre]

Ce que personne d’autre ne sait

Dans ce texte s’invente un univers vierge parce que se brouillent continûment les frontières : monter et descendre, toucher le fond parmi la vase, émerger à la surface – à peine un quart de visage, le nez seul peut-être. 
Respiration – très peu d’air – asphyxie – lutte farouche pour l’interrompre.
Ce qu’on ressent, c’est le trouble constant de l’absence de démarcation. 
« Pas une mort violente, mais une mort profonde, silencieuse. »
Une vie profonde, silencieuse. C’est l’écho qu’on entend au loin. 
À demi cadavre, un homme dérive accroché, d’un bras, à un tronc d’arbre qui flotte à la surface d’un fleuve.
Il dérive vers le sud « comme une conscience blessée. »
Des choses qui viennent d’une autre existence – la sienne sans doute en un autre temps – se déchaînent sur lui.
À moins qu’il s’agisse des manifestations d’une existence extérieure à la sienne.
Il s’agit en tout cas d’un déchaînement de forces qui s’opposent à lui, contraint comme il est de s’abandonner au courant.
Vesaas laisse de grands espaces de liberté où peuvent jouer les clés secrètes de notre conscience.
Il écrit un pur poème et nous le ressentons illimité. 
Pour l’homme qui navigue – étrange navigation – son reflet dans l’eau et sa propre place tout contre la mort peuvent dire – c’est un moment unique – ce que personne d’autre ne sait. Un cheminement lent au bord de l’inconnaissable.
L’ultime ne finit pas. C’est une ouverture – pour un temps prolongé – à une libre coexistence de la vie et de la mort. Une sorte de permanence est donnée au passage du seuil qui cesse, par là même, d’être fatal et émotionnel.
C’est une aventure du corps et de l’esprit, une expérience suscitée à l’extrême du vivant. Dans le moment dilaté de sa rupture.
La dilatation permet l’observation.
 
Claude Régy, mars 2012