Julien Gosselin Les Particules élémentaires

[Théâtre]

Défaut de vision ? Fossé culturel ? Simple retard de calendrier ? Alors que Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq (1998) a été adapté sur scène, dès sa publication, en Allemagne et aux Pays-Bas, le roman n’avait encore retenu l’attention d’aucun metteur en scène français. Il a fallu attendre Julien Gosselin, 27 ans, lecteur assidu de Houellebecq et amateur de défis stylistiques, pour mesurer le potentiel dramatique d’une œuvre clairvoyante qui condense cinquante ans d’histoire culturelle. Des anti-héros pittoresques (Michel et Bruno sont des demi-frères peints comme deux versants de la solitude moderne), des scènes collectives à fort pouvoir comique (cf. un stage de « bien-être » pour hippies illuminés), une archéologie de la violence libérale (tyrannie du jeunisme, annexion de la sexualité et du désir par l’économie de marché)… Les arguments ne manquent pas pour motiver une adaptation, mais c’est surtout la variété des registres et des modes narratifs qui a séduit Julien Gosselin et son collectif Si vous pouviez lécher mon cœur, un groupe d’acteurs qui avait déjà retenu l’attention avec des mises en scène de Fausto Paravidino (Gênes 01) et d’Anja Hilling (Tristesse animal noir). Inventivité rythmique, vitalisme collectif, sens du montage… De quoi persuader que Les Particules élémentaires, drame libidinal, comédie de mœurs désenchantée, est avant tout une déclaration d’amour à l’homme tel qu’il se dessine au tournant de ce siècle : profondément dérisoire, immanquablement ridicule, infiniment émouvant.