Bruno Bayen La Femme qui tua les poissons

[Théâtre]

 

Une « sorte de personnalité », une femme culte qui, comme Georges Pérec, savait tenir sa cigarette entre le majeur et l’annulaire et chroniquer l’air du temps comme personne auparavant n’avait osé le faire : loin du formatage médiatique, de la pression de l’actualité (elle écrit sous la dictature), au plus près de ce qui fait battre le cœur, et avec, de surcroît, une écoute raffinée et civique des préoccupations de ses lecteurs… Ainsi le metteur en scène Bruno Bayen présente-t-il Clarice Lispector (1920-1977), figure majeure de la littérature brésilienne du XXe siècle, « écrivain » et non « écrivaine » (comme elle tenait à le préciser) qui publia tous les samedis, de 1967 à 1973, des chroniques d’allure primesautière dans le Jornal do Brasil.
Cette femme « au destin géographique », selon les mots du metteur en scène, modèle pour De Chirico à Rome, épouse d’un diplomate en Suisse, enfant du petit village de Tchechelnik en Ukraine, a élevé l’anecdote au-delà de l’élégance et poussé le fait divers vers le conte surréaliste en naviguant des considérations sur les chauffeurs de taxi aux recommandations pratiques à ses enfants. Ainsi, le titre que son fils donnera au recueil des six cents pages de chroniques résume-t-il avec évidence ce que fut cette entreprise littéraire : La Découverte du monde est un traité d’art de vivre au sens le plus littéral. L’oralité singulière qui le caractérise, l’adresse constante au lecteur a convaincu Bruno Bayen d’en concevoir un montage pour la scène. Il confie l’énergie féminine à la comédienne Emmanuelle Lafon et honore ce montage de chroniques d’un nouveau titre : La Femme qui tua les poissons, du nom d’un conte pour enfants dans lequel Clarice Lispector confesse avoir un jour oublié de nourrir les poissons de son fils parti en vacances.