Éditorial




« Qu’on n’imagine pas que le Festival d’Automne puisse exister sans passion », disait son fondateur, Michel Guy, en 1978. Alain Crombecque, son successeur, évoquait quant à lui « une manifestation qui se confond avec la vie et s’affranchit des contingences du temps ». Saluant la mémoire de ces deux visionnaires, je souhaite aujourd’hui réaffirmer ce que j’écrivais à l’heure de prendre leur suite : « Le Festival d’Automne n’a jamais envisagé le présent qu’en résonance avec l’histoire et la mémoire, dans sa capacité à inventer d’autres lendemains, plus désirables ».
Voici 50 ans que souffle l’esprit d’Automne, fondé sur les valeurs de création, d’ouverture, de transmission, de fidélité aux artistes et de découverte inlassable des œuvres nouvelles, abolissant les frontières géographiques et mentales.
De quoi le Festival d’Automne est-il le nom aujourd’hui ?
Son histoire tient à sa fidélité aux artistes, dont l’inventivité du regard n’a cessé de réunir les spectatrices et spectateurs, année après année. Les Portraits, que nous avons initiés en 2012, permettent de présenter le temps d’un automne le parcours artistique d’une vie. Ils sont l’émanation directe de cette trajectoire renouvelée.
65 lieux culturels sont partenaires de la 50e édition, dont plus de la moitié se situent sur le territoire du Grand Paris, en petite et grande couronnes. Du théâtre municipal à la scène nationale, du centre chorégraphique à une chapelle historique, la diversité des partenaires qui s’engagent aujourd’hui à nos côtés témoigne de la vitalité artistique et culturelle en Île-de-France, territoire naturel du Festival d’Automne. Autant de ports d’attache, où les publics naviguent au gré de parcours qu’ils construisent sur mesure.
50 partenaires privés constituent les Amis du Festival d’Automne, dont l’engagement fidèle permet chaque année de donner vie à tant de projets. Je me réjouis d’écrire la suite de notre histoire avec eux, aux côtés de nos partenaires publics historiques, le Ministère de la Culture, la Ville de Paris et la Région Île-de-France. Qu’ils soient tous chaleureusement remerciés de leur engagement et de leur confiance.
Un petit nombre de femmes et d’hommes constituent la vaillante équipe du Festival sans cesse sur le pont, intergénérationnelle, où la transmission est à l’œuvre auprès de nouveaux arrivants. Je tiens à saluer avec respect et admiration le travail de Joséphine Markovits et de Marie Collin, qui ont contribué à définir l’esprit d’Automne et marquent durablement son histoire.
Face à la tempête de la pandémie, nous avons gardé notre cap solidaire et réussi à présenter plus de 30 programmes artistiques de mai à juillet 2021, permettant enfin la rencontre fondamentale des œuvres avec leurs publics, ajournée depuis l’automne dernier. Dans le même esprit, nous avons tenu à offrir au plus grand nombre la possibilité d’accéder aux spectacles, avec une attention renforcée à l’égard des plus fragiles et de la jeunesse, en particulier étudiante.
Cette visée solidaire s’inscrit au sein d’alliances nouvelles tissées avec des partenaires venus de la Santé, de l’Éducation et du Social. Le Festival accompagne ainsi les artistes et leurs œuvres dans les écoles, à l’hôpital ou dans les centres sociaux. Unissant des personnalités de champs différents portées par une volonté commune, ces alliances permettent d’impulser un nouvel imaginaire. Je remercie l’AP-HP, les universités franciliennes et les relais associatifs engagés à nos côtés dans ces expérimentations nouvelles et stimulantes, si précieuses, aujourd’hui et pour demain.
Composée de plus de 100 programmes artistiques et de nombreux projets de jeunes artistes qui côtoient les créations de Christoph Marthaler, Marina Abramović, Robert Wilson et Lucinda Childs, la 50e édition est attentive à l’égalité et à la diversité parmi les artistes invités. Lia Rodrigues, Gisèle Vienne, Forced Entertainment et Philip Venables verront leurs œuvres présentées aux publics de toute l’Île-de-France dans le cadre de 4 Portraits, entre reprises, créations, et expositions. Leonor Antunes, artiste visuelle portugaise, présentera une double exposition dans des lieux architecturaux singuliers. Enfin, de nombreuses manifestations gratuites – dont un week-end d’ouverture dans plusieurs lieux – permettront à un large public de découvrir l’expérience du Festival.
Innovante, solidaire et généreuse : telle est la 50e édition d’un Festival dont nous vous invitons à partager l’inaltérable jeunesse !
Emmanuel Demarcy-Mota
Directeur général du Festival d’Automne à Paris

Alain Crombecque, Marie Collin et Joséphine Markovits © Marc Enguérand – Collection Armelle & Marc Enguérand

1972 – 2021, un même esprit pour cinquante automnes

Du 13 octobre au 19 novembre 1972 s’ouvre la première édition du Festival d’Automne à Paris : créations musicales, plastiques, théâtrales, cinématographiques, chorégraphiques, au Théâtre de la Ville, à l’Opéra Comique, au Théâtre des Champs-Élysées, au Théâtre Récamier, au Musée Galliera, au Musée d’Art Moderne de Paris, outre les Thermes de Cluny et le Grand Palais. Ce nouveau festival s’identifie à Paris, qui ressemble alors à une belle endormie. Comme l’explique Michel Guy, son fondateur : « Il fallait redonner à Paris, sur le plan de la création, un rôle international. […] Selon quelques idées-forces, auxquelles je n’ai cessé d’être attaché : les frontières nationales ne sauraient en aucun cas être des limites culturelles ; la création n’a de sens qu’à se nourrir d’échanges, de brassages, de confrontations, entre les arts, entre les hommes, entre les idées. »
L’homme qui, à quarante-cinq ans, insuffle à la ville un vent de nouveauté, allie élégance et curiosité. Il s’est construit une culture par amour de l’art et des artistes. C’est un héritier, doublé d’un homme d’affaires avisé, dirigeant l’une des premières entreprises françaises d’horticulture. Le grand bourgeois éclairé est également collectionneur, voyageur, habitué des festivals, d’Avignon à Bayreuth, de Salzbourg à Aix ou à la Biennale de Venise. Son indépendance d’esprit se fonde sur ses choix, incarnant une politique du goût, non un goût pour la politique, qui lui demeure étrangère, même lorsqu’il devient, de 1974 à 1976, secrétaire d’État à la culture du Président Giscard d’Estaing, ministre de droite ayant une bonne partie de la gauche bohème avec lui.
Michel Guy n’est pas un artiste, mais l’ami des artistes ; il n’est pas un créateur, mais un soutien constant à la création. Le modèle du Festival d’Automne se caractérise d’emblée par quelques « missions ». La manifestation parisienne est cosmopolite : son internationalisation est une priorité à une époque où les spectacles en langue étrangère circulent peu en France. Voici les artistes-manifestes du Festival : Robert Wilson, Merce Cunningham, Peter Brook,
Trisha Brown, Jerzy Grotowski, Yvonne Rainer, Tanaka Min, Alfredo Arias, Karlheinz Stockhausen, Iannis Xenakis. Autre principe à l’œuvre : la traversée des arts que propose chaque édition, sans exception. Plutôt que d’un mélange, d’une hybridation, il vaut mieux parler d’un « effrangement » : chaque art, le théâtre, la danse, la musique, l’architecture, les arts plastiques, le cinéma, s’impose à part égale, avec ses caractéristiques, sa temporalité, ses personnalités, occupant les espaces qui lui conviennent, attirant un public souvent spécifique. Mais tout se déroule cependant sous le même étendard, tel un dialogue constructif.
Michel Guy est sensible à une autre mission du ­Festival d’Automne : l’invitation à des cultures non occidentales. Ce désir d’ailleurs ne relève ni de l’exotisme ni du folklore mais témoigne d’un état des lieux où coexistent une tradition et un moment de création. Ce grand écart permet à une performance expérimentale de Richard Foreman de cousiner avec un concert d’instrumentistes et de danseurs balinais : la tradition bouleverse en profondeur la modernité. Le choc est salutaire, la contradiction nécessaire, nourrissant les artistes. Que serait, ainsi, le travail de Robert Wilson sans le kabuki, qu’il a pu voir dès 1973 sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées ? Et les spectacles de Peter Brook sans les traditions africaine ou indienne, présentes à Paris grâce au Festival d’Automne en 1977 et 1981 ? Enfin, l’esprit d’automne est indéniablement porteur de création. Dès le départ, près des trois quarts des spectacles sont des « premières ». Cela implique un système économique original, qui compte sur la subvention publique et sur le partenariat avec les théâtres, mais où la part du mécénat par financement privé n’est pas négligeable, indispensable à l’équilibre.

Lorsqu’il devient ministre en 1974, Michel Guy décide de nommer un « intérimaire » à la tête du Festival, le temps d’une parenthèse : Alain Crombecque, jusqu’alors son attaché de presse. À trente-trois ans, il dirige la manifestation durant trois saisons, jusqu’en 1977. Formé par le syndicalisme étudiant, dont il a animé le militantisme culturel, Crombecque connaît bien les nouveaux metteurs en scène, Ariane Mnouchkine, Jean-Pierre Vincent, Antoine Vitez, Patrice Chéreau, Jérôme Savary. Il parvient rapidement à imprimer son empreinte en toute discrétion, à s’avancer tout en restant dans l’ombre, se tenant à l’écart, observateur, souvent silencieux, les lunettes remontées en arrière sur le sommet du crâne. C’est donc en toute logique qu’après la mort de Michel Guy en juillet 1990 Alain Crombecque revient diriger « sa » maison, après avoir été à la tête du Festival d’Avignon de 1985 à 1992.
L’homme a l’audace de… ne pas changer l’esprit d’Automne, modestie courageuse contredisant la manie réformatrice qui saisit en général toute nouvelle direction d’institution. Poursuivre les découvertes, l’ouverture internationale et maintenir les équilibres entre les arts invités ; voilà qui explique bien des programmations de ces dix-huit années de direction générale que Crombecque résume en trois mots, dans un entretien à France Culture : « Fidélité, intuition, prémonition ».
Cette identification alchimique entre un directeur et une institution fondée par un autre s’appuie sur quelques priorités. Passer commande à des créateurs, qui proposent dès lors certains des spectacles phares de l’histoire des formes scéniques : Einstein on the Beach de Robert Wilson et Philip Glass, Les Iks de Peter Brook, La Bouteille à la mer de Georges Aperghis, Mare nostrum de Mauricio Kagel, La Servante Zerline et Bérénice de Klaus Michael Grüber, les « Molière » d’Antoine Vitez, Jagden und Formen de Wolfgang Rihm. Il s’agit aussi d’accueillir des œuvres de renommée internationale, inédites en France : Les Estivants, par la Schaubühne de Peter Stein, La Classe morte par le Teatr Cricot 2 de Tadeusz Kantor, Il Campiello, par le Piccolo Teatro de Giorgio Strehler, Hamlet par le théâtre de la Taganka de Moscou, Murx den Europäer ! Murx ihn ! Murx ihn !, de Christoph Marthaler, House/Lights du Wooster Group new-yorkais, Giulio Cesare de Romeo Castellucci, Prometeo de Luigi Nono, La Petite Fille aux allumettes d’Helmut Lachenmann. Permettre à la jeune création d’atteindre un premier public, comme en ont alors la possibilité Julie Brochen, Stéphane Braunschweig, Mathilde Monnier, Anne Teresa De Keersmaeker ou Boris Charmatz. Enfin, pourquoi ne pas utiliser des lieux parisiens originaux (Théâtre des Bouffes du Nord, chapelles de la Sorbonne ou de la Salpêtrière, Thermes de Cluny, Palace, Musée Galliera, Salle Wagram, Parc Floral…) ? Et décentraliser une part des manifestations vers la banlieue (Aubervilliers, Créteil, Nanterre, Bobigny, Gennevilliers, Vincennes…) ?

Cette continuité, qui s’incarne dans la stabilité de l’équipe du Festival autour de ses deux directrices artistiques, Joséphine Markovits pour la musique, qui a été de toutes les éditions depuis la fondation de 1972, et Marie Collin, en charge du théâtre et de la danse, arrivée dans l’aventure dès 1978, va sauver l’Automne en octobre 2009, à la mort soudaine d’Alain Crombecque. Au Ministère de la Culture, en effet, les économies recommanderaient plutôt l’arrêt de la manifestation, menace qui plane quelque temps ; mais son aura protège le Festival, qui affronte et traverse les vents contraires.

Au duo féminin de choc Joséphine Markovits/Marie Collin – ce qui n’est pas si courant – s’adjoint bientôt Emmanuel Demarcy-Mota. Installé au Théâtre de la Ville, où il exerce ses talents de metteur en scène, il devient en 2012 directeur général du Festival d’Automne. « Je me sens proche de cette histoire, avance-t-il alors. Le Festival d’Automne va avoir quarante ans. J’ai eu la chance d’y découvrir Lucinda Childs, Tadeusz Kantor ou le bunraku, d’y écouter Pierre Boulez. C’est une part de mon héritage, ce qui a fondé mon rapport esthétique et éthique à l’art, à l’existence, aux autres. »
Cette nouvelle alliance réaffirme la fidélité aux artistes consacrés par le Festival d’Automne, Chéreau, Brook, Régy, Tanguy, Novarina, Lupa, Bondy, tg STAN ou Kurtág, Pesson, Benjamin, et renforce le soutien aux nouveaux talents, en France, Sylvain Creuzevault, Vincent Macaigne, Philippe Quesne, Julien Gosselin, Jérôme Bel, Julie Deliquet, Fanny de Chaillé, Rachid Ouramdane, Pierre-Yves Macé, et à l’échelle mondiale : l’espagnol Rodrigo García, le libanais Rabih Mroué, les berlinois de She She Pop, l’iranien Koohestani, la madrilène Angelica Liddell, le japonais Toshiki Okada, l’autrichienne Olga Neuwirth.
D’autres innovations importantes apparaissent : le « Portrait », monographie d’un ou d’une artiste, alliant création et rétrospective de son œuvre, ou encore le souci de la plus grande circulation des spectacles, relance de la coopération entre les lieux culturels à Paris et dans sa région, tels le Musée du Louvre, le château de Versailles, le Centre Pompidou, avec des scènes plus locales, à Saint-Ouen, Cergy, Pantin, Noisiel, Choisy-le-Roi ou Saint-Quentin-en-Yvelines. Les spectacles renforcent ainsi leurs co-financements, prolongent la durée de leurs représentations et peuvent également accroître leur public.

Passé de quatre semaines à quatre mois de programmation, de quelques lieux à une soixantaine d’espaces en Île-de-France, le Festival d’Automne ne s’en montre pas moins d’une grande cohérence et d’une fidélité affirmée à ses principes – trois directions en cinq décennies, il n’y a guère d’équivalent en Europe parmi les grands festivals artistiques –, révélant par cette continuité une histoire des formes du spectacle vivant. Nomade et cosmopolite, fidèle et audacieux, tel est l’esprit d’Automne.

Antoine de Baecque