À propos de l’édition



Et si, en cette année singulière, le traditionnel éditorial laissait place à une conversation, un dialogue entre arts et sciences humaines, pour mieux tenter de saisir l’incertitude ? C’est avec la philosophe Sandra Laugier qu’Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Festival d’Automne, s’entretient à l’invitation de Sylvain Bourmeau, directeur du quotidien d’idées AOC. Comment reprendre après ce silence forcé inédit ? Quels enseignements tirer de cette expérience personnelle et collective de la pandémie ? Comment remettre l’attention et le care au cœur de la cité, articuler la culture et la santé ? Quelles pistes explorer pour parvenir à garantir des vies également dignes, dans lesquelles l’art et la connaissance tiennent des rôles majeurs ? Autant de questions pour introduire le riche programme d’une édition bousculée mais déterminée du Festival d’Automne, la 49e.

Chaque année, la rentrée opère comme un rituel pour le monde de la culture, mais cette année, après une longue mise entre parenthèses forcée, elle prend une dimension particulière. Comment reprendre, recommencer, rentrer ?
Emmanuel Demarcy-Mota : Sans doute après ce long silence inédit faut-il redéfinir le rituel et trouver l’état d’esprit qui convient. Car le théâtre s’est tu, et ce n’est pas rien qu’un lieu dédié à la mémoire, qui délivre les fictions dont les humains ont besoin pour vivre, soit resté fermé de longs mois. Cet endroit a disparu alors même qu’il ne s’était jamais arrêté pendant la Seconde guerre mondiale.
Comment reprendre donc ? En donnant le pouvoir total à l’imagination. En prenant soin des autres, en le faisant vraiment, sans se contenter de le dire. En tenant parole, comme nous l’avons écrit aux premiers jours du confinement, en travaillant à l’émergence de nouvelles formes de solidarité, en repoussant les frontières, qu’elles soient physiques ou mentales.
En garantissant, aussi, des espaces qui rendent possible, en dépit de l’incertitude, la rencontre de l’inconnu, de l’étranger. En permettant que le doute et le questionnement soient plus que jamais au cœur de l’imaginaire des artistes et des publics.
Il nous a donc fallu déconstruire notre édition pour la reconstruire autrement, en imaginant plusieurs scénarios. Avec l’équipe, nous nous sommes adaptés, nous avons bousculé nos différentes propositions pour amplifier les temps de solidarité avec les artistes, mais aussi avec les milieux de la santé, de l’éducation, et avec nos partenaires et amis européens ou internationaux et en particulier africains.

Sandra Laugier : J’ajouterais les cinémas aux théâtres… Cet arrêt brutal fut l’occasion de nous rendre compte à quel point ce sont des lieux de représentation, bien sûr, mais aussi des lieux dans lesquels un public se constitue et se retrouve. Là est une différence par rapport à la télévision. Que le spectacle soit vivant, comme au théâtre, soit sur l’écran, comme au cinéma, il s’agit toujours de corps qui partagent ensemble, dans un même lieu, une expérience esthétique et sociale. Les œuvres n’existent pas de manière abstraite, elles requièrent cette expérience partagée. Je préfère ce mot d’expérience à celui de réception, qu’on utilise souvent à tort et à travers et qui ne veut plus rien dire à moins qu’il implique une forme de passivité, alors qu’il s’agit au contraire d’un partage actif et conceptuel. Voir tout cela soudainement disparaître a constitué un choc tant ces coprésences physiques sont importantes.
Nous nous sommes, ces dernières années, progressivement habitués aux relations à distance, à des « liens faibles », des relations ténues ou abstraites ; mais l’expérience du confinement est venue paradoxalement nous rappeler qu’un certain nombre de choses ne peuvent pas se produire sans la présence physique de l’autre. C’est vrai de la politique, par exemple : des travaux ont bien montré, contrairement à une croyance répandue, que des mouvements sociaux ne peuvent pas exister du seul fait d’Internet.

De nombreuses institutions culturelles se sont servies d’Internet pour ne pas totalement disparaître durant cette période…
SL : Oui, on a assisté à un véritable activisme artistique en ligne, qui donnait l’impression d’une profusion, d’une grande richesse et, en même temps, de quelque chose de « misérable » du fait même de l’absence de relation, d’interaction… C’était manifeste avec les musiciens qui ont tenté de produire collectivement de la musique à distance, avec toutes les limites de l’exercice qui venait souligner le caractère collectif de la création musicale ; mais où manquait la matérialité du son produit ensemble.

EDM : La profusion de contenus en ligne a donné l’impression d’une grande richesse et certaines initiatives étaient intéressantes. Mais est-ce une richesse que d’avoir beaucoup ? De chercher obstinément à remplir du vide ? Il faut faire la différence entre le temps libre, qui est primordial, et le temps vide de l’existence. La richesse c’est aussi avoir peu, en prendre soin et savoir le partager. C’est le propre de l’art, de la poésie, de pouvoir être offert à l’autre sans rien perdre. Si je vous enseigne un sonnet de Rimbaud, nous serons deux à le connaître, et nul n’en sera dépossédé. Par définition, la culture repose sur le partage, elle est entièrement tournée vers l’autre et la conscience d’une humanité commune. Cette situation de confinement, ce silence brutal a été l’occasion de prendre mieux conscience, en effet, de la relation esthétique, qui n’est pas de même nature que la relation commerciale.

Vous semblez l’un comme l’autre avoir tiré des leçons de cette expérience inédite. Comment dès lors recommencer ?
EDM : Il ne s’agit surtout pas de repartir de là où nous nous sommes arrêtés. Ne pas considérer que c’était une parenthèse mais un tournant. De son côté, le monde économique du néo-libéralisme considère ce moment comme un accélérateur, une occasion d’accroître la domination.
Personnellement, je pense qu’il s’agit plutôt d’un accélérateur de nos choix et de nos engagements. C’est ce que nous allons probablement découvrir à la rentrée. Ma responsabilité, aujourd’hui, c’est de me demander ce que doit être un Festival d’Automne en période de Covid-19 et d’incertitude. On ne parle pas alors d’un événement qui dure quelques jours ou quelques semaines mais d’un festival qui dure plus de quatre mois et qui est rendu possible grâce à la présence de milliers de personnes (artistes, auteurs, techniciens, partenaires, tutelles, mécènes…). C’est cette réflexion sur le temps qui nous a conduits à imaginer un week-end d’ouverture avec un programme artistique quasi en continu. Un temps partagé que nous espérons empreint de solidarité. Une manière de rendre le pouvoir à l’imagination, d’incarner une convergence des visions, de stimuler la pulsion de vie et de donner espoir.
Le temps du confinement était celui de l’écoute, puisqu’il n’y avait plus rien à voir, ni à montrer. Le Festival sera l’occasion de retrouver la communication non verbale, le « présentiel », comme on dit désormais, « la sensation de l’Autre », comme dit Pessoa. Je souhaite que cette édition du Festival soit l’occasion de renouer avec les vibrations de l’être. Et pour que ce tournant puisse aussi être pris par ceux et celles qui ne vont pas au théâtre, le Festival ira en septembre et octobre à la rencontre de tous dans des jardins parisiens et franciliens. En ces temps où l’on parle de crise économique qui menace, et qui viendra, je pense qu’il faudra veiller à ce que la culture ne se taise pour personne.

SL : On a entendu beaucoup de discours naïfs pendant le confinement. Certains nous ont expliqué qu’à la faveur de cette crise on allait renoncer au capitalisme… J’ai plutôt l’impression et la crainte inverses : on pourrait presque lire cette séquence comme une ruse ultime du capitalisme, qui profite de l’occasion pour accélérer et réaliser une avancée décisive. Le résultat est là avec la fragilisation de tout ce qui restait d’un peu informel, d’un peu humain dans l’économie, les espaces où tout n’est pas profit, les artisans parmi lesquels ceux de la culture, évidemment… Nombre de ces structures, déjà très précaires, ne vont pas survivre à cette crise sanitaire et économique. De ce point de vue, la catastrophe est encore à venir. Il faut s’attendre à de nombreuses disparitions. L’université publique et démocratique se trouve dans une situation encore plus difficile, par exemple. Les discours qui nous invitent à redémarrer autrement me semblent ne pas prendre la mesure de la gravité de la situation.

Sans doute ne pouvons-nous pas faire l’économie d’un moment d’enquête, d’un travail minutieux de description de la situation avant d’envisager la manière de se projeter dans l’avenir, d’imaginer le changement…
SL : C’est la tâche la plus difficile, selon Ludwig Wittgenstein : comment décrire ce qui se passe, le détail du réel, et pour cela il faut décrire les détails du langage usuel. Depuis quelques années, un débat inspiré de Wittgenstein traverse l’anthropologie à ce propos, autour de questions morales : Comment mener l’enquête ? Comment décrire sans esquisser une réalité morale ? Le capitalisme, comme d’autres instances, impose des narrations, des descriptions. Comme il n’existe pas de description pure, phénoménologique, la seule manière de procéder pour obtenir une bonne description consiste à faire en sorte que toutes les personnes concernées participent.
L’enquête : c’est le concept du moment, et chez le philosophe John Dewey, c’est justement une procédure au terme de laquelle une « communauté d’enquêteurs » parvient à résoudre une situation problématique à laquelle elle se trouve confrontée. C’est bien la situation dans laquelle la société s’est trouvée. Mais ce qui est intéressant est qu’à la différence de Wittgenstein, John Dewey applique cette conception de l’enquête au domaine du politique, c’est-à-dire au fait que les humains, les individus, soient ensemble. C’est donc un travail collectif de description et de recherche, qui prend les membres d’une société tels qu’ils, ou elles, sont sans chercher à les changer. Ce qui est requis pour diriger et pour mener une enquête sociale fructueuse, c’est une méthode et Dewey la nomme : démocratie. Ce mot ne renvoie donc pas à un régime politique défini par un système spécifique d’institutions, mais à une entreprise collective de production de connaissances pour l’action, à laquelle tout individu concerné contribue, à égalité de compétences.

EDM : C’est bien la question de la démocratie qu’il nous faut reprendre, ressaisir les alliances qui la fondent et dont nous nous sommes éloignés sans nous en rendre compte. L’enjeu démocratique et de solidarité est la priorité absolue de cette édition, qui doit ouvrir l’espace de tous les possibles artistiques et culturels, sans laisser l’entre-soi s’immiscer dans nos pratiques. Et pour cela aussi nous avons besoin de recourir à l’enquête. Pas l’enquête au sens policier mais celle du temps de la reconstitution, du chemin ré-emprunté, à l’envers ou dans l’autre sens. Et puis oublier la flèche du temps, cesser avec cette idée du temps qui passe, comprendre qu’il n’y a pas un temps mais des temporalités différentes qui coexistent. Ce que je ressens, c’est qu’on doit rentrer en pleine conscience dans ce nouveau siècle marqué par un premier drame dès 2001 avec le 11 septembre. Il faut aujourd’hui être capable de re-fabriquer un lien nouveau qui passe par la co-construction. Il faut que les institutions du XXe siècle se transforment. Accompagner l’évolution du Festival d’Automne au XXIe siècle, c’est construire des actions individuelles et collectives pour donner espoir aux générations futures.

Il faut reprendre la question de la démocratie, vient de dire Emmanuel Demarcy-Mota. Vous n’avez pas attendu la crise de la Covid-19 pour, avec le sociologue Albert Ogien, entamer cette enquête Sandra Laugier…
SL : À cet égard, je voudrais dire combien j’ai été frappée par la facilité avec laquelle les gens se sont soumis à la perte de liberté que le confinement nous a imposé. On était loin de la désobéissance ; même dans les quartiers qui sont souvent stigmatisés comme des soi-disant zones de non-droit, les citoyens se sont extrêmement bien comportés et ont engagé des actions de solidarité qui étaient bien mieux organisées que celles des autorités. Et sans doute l’absence de révolte est-elle à rapprocher de la nécessité de protéger ce bien commun qu’est la santé. Mais on a aussi assisté à d’autres formes d’obéissance très préoccupantes, à l’égard de l’expertise, des médecins, des politiques… une régression extraordinaire si l’on pense aux dernières décennies. Tout le mouvement de revendication et d’aspiration à l’autonomie et à la démocratie auquel on assiste depuis une vingtaine d’années s’est arrêté net, comme les théâtres et les universités… Il faut aussi regarder ce moment comme une incroyable régression démocratique, où l’on a traité les citoyens comme incompétents, indisciplinés voire crédules, donc incapables de prendre ou de valider les décisions qui les concernaient. Les libertés publiques se sont encore davantage amenuisées, elles dépendent désormais d’un petit groupe de personnes en position de décider ce qui est important ou non, des personnes qui ne sont pas vraiment concernées dans leurs vies par les décisions qu’elles prennent. Ce qui s’est passé contraste très fort avec les manifestations des jeunes pour la planète auxquelles nous avons assisté juste avant, des manifestations lors desquelles les enfants accusaient certains adultes de prendre les pires décisions pour eux, des décisions dont, compte tenu de leurs âges, ils n’auront pas à connaître des conséquences.

À l’instar de nombreuses institutions culturelles, le Festival d’Automne a presque cinquante ans, ce qui est à la fois peu et beaucoup. Comment adapter ces outils, ces formes aux enjeux générationnels que vous venez de pointer ?
EDM : C’était tout l’enjeu de ces dix dernières années et plus encore des dix prochaines. Pour l’avenir, nous travaillons à l’alliance de disciplines et de champs différents dont la volonté commune est de stimuler et d’impulser un nouvel imaginaire.
Le Festival a toujours été soucieux d’associer au sein d’une même édition des artistes de différentes générations et d’initier des rencontres à chaque fois que c’était possible. À l’automne 2019, une centaine d’étudiants du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris proposait par exemple un event géant de Merce Cunningham et, ces prochains mois, Aristide Tarnagda donnera à entendre un texte de la jeune autrice Penda Diouf, Fanny de Chaillé proposera une expérience chorale à de jeunes interprètes, Silvia Costa réinterprétera Samuel Beckett, etc. Autant de rencontres initiées, ou accompagnées, par le Festival afin de faire signe aux jeunes générations.
Le Festival travaille aussi à faire entendre, au fil des spectacles, concerts et expositions, les échos du monde et à encourager de nouvelles formes. Auriez-vous imaginé il y a quelques mois encore de voir dans le programme du Festival un spectacle tout à la fois pensé pour le plateau et pour Instagram ? Et bien c’est pourtant le projet de la metteuse en scène Marion Siéfert, qui créera cet automne un double-spectacle.
Ces enjeux se jouent donc aux côtés des artistes dans les salles mais aussi dans les écoles, lycées et universités dans lesquels le Festival se rend tout au long de l’automne et au-delà. Ils s’inscrivent dans la continuité de nos actions d’éducation artistique et de notre engagement pour réinventer une nouvelle place pour les arts à l’école. Pour faire le lien avec de nouvelles générations, nous devons travailler à l’émergence de nouvelles formes de solidarité en nous appuyant sur notre capacité à penser ensemble.

La prise en compte du futur comme temps politique devient un impératif mais ce qui complique singulièrement la tâche c’est l’incertitude qui caractérise désormais notre monde, incertitude dont la crise sanitaire fut un brutal révélateur.
SL : Nous vivons en effet dans une insécurité fondamentale. Pas l’insécurité dont parlent les médias, ni même l’insécurité sociale qu’avait mise en évidence Robert Castel mais une insécurité humaine. Un sentiment de vulnérabilité qui concerne désormais l’humanité dans son ensemble. Et cette insécurité va se doubler de perte de libertés, d’un renforcement des politiques sécuritaires, au sens de maintien de l’ordre, des politiques qui sont mises en œuvre de manière très différente selon les quartiers, ce qui génère de profondes inégalités. Le caractère répressif de certaines politiques menées au nom de la sécurité ne doit pourtant pas nous empêcher d’utiliser ce mot, sécurité, dans une toute autre acception, la sécurité des personnes au sens plus large des capabilités d’Amartya Sen. La sécurité humaine, ce n’est pas la sécurité des États, c’est une texture globale de la vie qu’il s’agit de produire collectivement et qui doit nous conduire à assurer une vie digne à chacun. Voilà ce qu’il convient de mettre en place : des dispositifs qui organisent cette sécurité et garantissent à chacun une vie digne minimale, qui inclut la nourriture, le logement, la santé, la culture, l’éducation… Si tout cet ensemble de choses avait pu être assuré à toutes et tous durant la crise, nous l’aurions vécu beaucoup plus facilement. Si, par exemple, nous avions mis en place un revenu universel versé sans distinction. Au fond, il faudrait que tout un chacun puisse être « intermittent de la société ».

EDM : Je me méfie de ce besoin de sécurité dont vous parlez. Si on est du côté d’Artaud, on n’est pas pour la sécurité… Sans doute faut-il, en effet, redéfinir la sécurité, construire tous ensemble une sécurité pour les plus fragiles.
Cela nous amène aussi à nous poser la question de tous ceux qui n’ont pas la possibilité de travailler tout le temps… L’incertitude est souvent un facteur d’anxiété et avec le confinement la question qui s’est invitée avec force est celle de notre place dans le monde. Comment faire pour permettre à chacun d’avoir le sentiment de prendre part aux grands défis collectifs ? Comment faire pour que la culture, l’éducation et la santé, dans des liens nouveaux, nous aide à traverser cette grande tempête ?

SL : Si la question de la sécurité est primordiale, c’est que sans conditions minimales de protection et de sécurité il n’y a pas d’art, ni de science. Dans les pays en guerre, la science n’existe pas et l’art difficilement, très difficilement et clandestinement. On ne peut en fait prendre des risques, scientifiques ou artistiques, que si l’on bénéficie d’une certaine sécurité.

La crise de la Covid-19 fut l’occasion pour beaucoup de découvrir un peu mieux ce que recouvre un concept sur lequel vous avez beaucoup travaillé Sandra Laugier : le care. Comment observez-vous la présence soudaine de ce mot dans le débat public ?
SL : L’intérêt du concept de care, par rapport à celui de soin, c’est qu’il permet de dépasser la seule dimension médicale. La crise a permis de comprendre combien nous dépendions de certains métiers, non seulement des soignants bien évidemment, des infirmières et des médecins, des aides-soignants mais aussi des caissières, des coursiers, des enseignants… le mot care permet de comprendre ce continuum entre des métiers apparemment divers mais qui assurent la vie, la vie au sens vital, la vie au sens social, et la vie ordinaire. On a compris aussi que chacun était vulnérable, notamment ceux qui se présentent comme forts et autonomes, puisqu’ils avaient besoin constamment d’aide et de soutien.
On a vu des gens devenir soudainement très aimables avec les caissières auxquelles ils ne prenaient même pas la peine d’adresser la parole quelques semaines plus tôt, ne quittant pas des yeux les écrans de leurs smartphones lorsqu’ils passaient devant elles, comme si la personne la plus éloignée d’eux physiquement et avec laquelle ils échangeaient des messages était plus importante que celle qu’ils avaient en face d’eux… Nous avons ainsi assisté à une modification de la perception à partir de l’expérience ; pas juste un savoir théorique, c’était du vécu. Nous qui travaillons depuis des années sur ce concept de care, nous avons dû nous rendre à l’évidence : ces expériences morales, ces nouvelles perceptions auront davantage fait pour appréhender ce qu’il recouvre que beaucoup de pages écrites sur le sujet. Et cela engage une vraie transformation culturelle.

EDM : Tout au long de l’automne, nous œuvrerons pour resserrer les liens entre santé et culture. L’équipe du Festival travaille en ce sens depuis le printemps et de nombreux contacts ont d’ores et déjà été pris avec des personnes qui font un travail formidable à l’attention de ceux et celles victimes de violences physiques, psychologiques, économiques, politiques, culturelles.
Nous engageons le Festival dans un partenariat nouveau avec l’Hôpital de la Pitié Salpêtrière où des artistes et des équipes de soignants vont inventer ensemble de nouveaux liens durables.

Vous disiez, Emmanuel Demarcy-Mota, que le Festival d’Automne ne pouvait simplement reprendre là où il s’était arrêté. Comment alors reprendre l’initiative pour cette nouvelle édition en partie réinventée ?
EDM : Les lieux culturels doivent savoir accueillir ce type de moments spécifiques car ce sont des lieux qui peuvent prendre le temps d’expériences partagées.
Tout d’abord, parce que nous avons hâte de retrouver les artistes, les auteurs et le public, le Festival donne rendez-vous dès le 5 septembre et se prolonge exceptionnellement jusqu’au 7 février 2021 afin d’accompagner des projets dont les calendriers ont dû évoluer pour répondre aux conséquences de la crise sanitaire.
Parce que les échanges avec les artistes ne se sont jamais interrompus depuis mars, nous avons pu faire évoluer nos engagements au plus juste de leurs besoins et les tenir malgré un contexte très difficile. Si de nombreux projets de créations ont ainsi pu être maintenus, nous avons aussi reporté – plutôt qu’annulé – des projets avec des artistes dont la circulation s’annonçait encore compromise à la fin du printemps (Asie, Amérique du Nord et du Sud).
Si la situation sanitaire se maintient ces prochains mois, la 49e édition du Festival fera suite à l’annulation de trop nombreux événements culturels dont beaucoup sont des partenaires fidèles. C’est donc en pensant à eux que nous reprendrons l’initiative grâce aux artistes et pour le public.

Propos recueillis par Sylvain Bourmeau
Directeur d’AOC et producteur de La Suite dans les Idées
sur France Culture


Sandra Laugier
est professeure de philosophie du langage à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a introduit en France plusieurs programmes de recherche originaux en philosophie : l’éthique particulariste du care, la philosophie du langage ordinaire, la démocratie radicale et la désobéissance civile, la culture populaire et les séries télévisées, la question politique et anthropologique des formes de vie. Elle a publié de nombreux ouvrages sur Wittgenstein, Austin, Cavell et sur la pensée étasunienne.

Sous le titre Année 20 / Siècle 21, de septembre à décembre, le quotidien d’idées en ligne AOC (Analyse Opinion Critique) propose trois rencontres dans le cadre du Festival d’Automne. La première se tiendra dès le 6 septembre au Théâtre de la Ville – Espace Cardin et rassemblera artistes et chercheurs autour des effets de la pandémie sur les relations sociales.
Programme complet à partir du 24 août.