Qu’est-ce que le cinéma vous permet ?

Isaki Lacuesta - Lorsque j’étais enfant, le cinéma m’intéressait parce qu’il servait à raconter des histoires. Ensuite, j’ai compris qu’il servait aussi la poésie et l’essai, le réalisme et la magie, il rimait avec danser, jouer de la musique ou créer de l’architecture, ou encore voyager (le cinéma, c’est être ici et là-bas à la fois), aimer, vivre d’autres vies, différentes de celle que l’on nous a donnée, et plus intenses. Je me méfie de ceux qui proclament : « le cinéma doit être comme ci, ou comme ça ». On peut faire du cinéma de mille manières, et c’est pour ça que Frank Zappa a prononcé cette phrase célèbre, conçue comme une critique : « Écrire sur la musique, c’est comme danser sur l’architecture », cela me semble un formidable point de départ lorsque l’on commence à concevoir un film.

En 2006, vous avez filmé deux frères gitans tout jeunes dans La Leyenda del tiempo et vous leur avez consacré un nouveau film en 2018, Entre dos aguas. Pouvez-vous nous parler de ce travail au long cours ?

Isaki Lacuesta - Dans La Leyenda del tiempo, nous avons filmé des enfants du sud de l’Espagne, les frères Isra et Cheíto, à mesure qu’ils grandissaient, changeaient de voix et entraient dans l’adolescence. C’était un projet à long terme : le cinéma est idéal pour brosser des portraits, capter des émotions et saisir des pensées (ce qui est apparemment invisible), mais aussi pour fixer l’écoulement du temps. C’étaient des tournages très ouverts à l’imprévu, sans scénario préconçu, et qui permettaient à la vie de nous surprendre. Je m’intéresse à la beauté qui surgit de nulle part, lorsque tu ne sais pas ce qui va se produire à la prochaine prise, ni même quel film tu es en train de tourner, jusqu’à ce que le projet soit terminé.

Vous présentez une nouvelle installation au Centre Pompidou, Les Images échos, qui mêle des images de vos films précédents et du matériel inédit. Comment l’avez-vous pensée et travaillée ?

Isaki Lacuesta - J’appelle « images échos » les images que j’ai vues et filmées, qui me rappellent d’autres images que je n’ai jamais vues ou filmées. Ce sont des variantes des images fantômes : des images medium, intermédiaires, une forme de surimpression mentale. Le cinéma distille cette sensation tout le temps, de manière très simple et naturelle.

Propos recueillis par les Cinémas du Centre Pompidou, mai 2018